Articles de Laura

Le non gouvernemental, un argument moral ?

Quelques réflexions sur la légitimité des ONG : entre critiques et bonnes pratiques, comment repenser une action inclusive ?

L’exemple de l’action de Wuqu’Kawoq au Guatemala

 

L’utilisation de l’épithète « non-gouvernemental » comme  argument moral nous renvoie au présupposé selon lequel toute action menée par une ONG serait nécessairement bonne, puisqu’elle viendrait en aide à une population dans le besoin ou lutterait pour une cause perçue comme « juste ». Toutefois, ce lien a priori intuitif se révèle être trompeur. De fait, il occulte les dynamiques sociologiques profondes et les rapports de pouvoir – plus ou moins explicites – qui structurent les relations entre ONG, bénéficiaires, partenaires et Etats. Pis encore, l’action des ONG bénéficierait d’un présupposé de légitimité qui leur confèrerait une immunité quasi absolue, puisqu’elles agiraient dans le sens du “bien” – sorte de nébuleuses de valeurs supposées universelles. Or, sous couvert de ce bouclier moral, certaines organisations non-gouvernementales sont laissées relativement libres de leurs actes, causant parfois “plus de mal que de bien”. Dès lors, il convient bien de porter un regard critique, sans aucun doute nécessaire, sur l’action des ONG qui sont aujourd’hui présentes dans les quatre coins du monde.

L’organisation Wuqu Kawoq s’est rendue consciente de l’ineffectivité des approches majoritaires et ethhnocentrées, tant dans le droit international que dans les pratiques non-gouvernementales elles-mêmes. Fondée en 2007 par une anthropologue et un médecin américains – respectivement Anne Kraemer Diaz et Peter Rohloff – Wuqu’Kawoq agit au Guatemala pour la préservation des droits des communautés Mayas, notamment le droit à la santé pour les femmes des communautés autochtones. L’action de cette organisation guatémaltèque nous invite à repenser les modes d’action des ONG : l’organisation Wuqu’Kawoq promeut la défense  des droits des minorités, tout en valorisant une approche conscientisante et un ancrage local de leurs actions, dans le but de ne pas reproduire les rapports de force eux-mêmes sources d’oppression des minorités. Un tel modèle s’éloigne, tant dans ses fondements que dans ses modes d’action, des structures traditionnelles des ONG.

 

1. L’action de Wuqu’Kawoq dans les communautés Mayas au Guatemala : une approche intersectionnelle des droits humains

1.1. Les peuples autochtones au Guatemala : la construction historique d’un rapport de force

Aujourd’hui, la question des peuples autochtones concerne plus de 300 millions de personnes dans le monde. Si les Nations-Unies se préoccupent de ce sujet depuis une quarantaine d’années, les progrès restent lents, fluctuants et incertains. En 1975, la création du World Council of Indigenous Peoples (Conseil mondial pour les peuples autochtones), donne à voir la première dénomination officielle des « peuples autochtones » à l’échelle internationale. Il faut toutefois attendre l’année 1982 pour qu’une définition officielle de la notion de « population autochtone » soit élaborée, grâce à la mise en place d’un groupe de travail des Nations-Unies. Ce groupe de travail relève quatre critères pour définir les peuples autochtones :

  • La continuité historique : une continuité historique doit pouvoir être établie entre les autochtones et les premiers habitants d’un territoire avant sa conquête.
  • La différence culturelle : les peuples autochtones ne se sentent pas appartenir à la culture de la société dominante du pays dans lequel ils habitent.
  • Le principe de non-dominance : les peuples autochtones sont en marge de la société majoritaire.
  • L’auto-identification : Les individus ont conscience d’appartenir à un peuple autochtone et, d’autre part, de son acceptation en tant que membre de ce peuple par le peuple autochtone lui-même.

La caractéristique générale est l’effet de domination, considérablement amplifié par la colonisation occidentale et par la mondialisation de l’économie. Le cas du Guatemala est emblématique, puisque l’arrivée des premiers colons espagnols il y a 500 ans marque le début d’une histoire difficile, mouvementée et sanglante pour les peuples Xincas, Garifunas et Mayas. Leurs terres et leur liberté ayant été accaparées, ces derniers sont dès lors les victimes d’une hiérarchie sociale et raciale qui les place constamment aux échelons inférieurs. Depuis la fin du XIXème siècle, l’idéologie politique et sociale dominante au Guatemala est celle du « nationalisme exclusif » qui ne reconnait alors pas la diversité culturelle du pays. Les peuples autochtones sont exclus de tout droit, dans la mesure où ils se voient privés d’éducation dans leurs propres langues ainsi que du droit de vote s’ils ne parlent pas espagnol. Le pouvoir politique national est à cette époque dominé par une élite restreinte, appelée Ladina. Il s’agit d’une population non indigène du Guatemala, de culture et de langue espagnole. D’ailleurs, cette dernière montrait peu de respect pour les langues, les cultures et le savoir-faire des populations autochtones. La volonté de construire une société unitaire et centralisée, motivée par un fort sentiment nationaliste, justifie l’assimilation des populations Mayas. Une véritable institutionnalisation du racisme se met en place et perdure tout au long du XXème siècle.

À la suite à un coup d’Etat militaire en 1954, une guérilla éclate et le conflit se généralise à l’ensemble des communautés autochtones. La répression militaire étant la réponse systématique à la guerre civile, on assiste à des disparitions forcées, des violences physiques ou encore des mutilations des populations autochtones du Guatemala. La guerre atteint son paroxysme avec le coup d’Etat du Général Efraín Ríos Montt qui, après avoir lancé l’état d’urgence, ordonne une campagne généralisée de destruction des communautés Mayas jusqu’aux zones les plus marginalisées, faisant des dizaines de milliers de morts et plus d’un million de réfugiés. Les accords de paix sont signés en 1996. Ils marquent la fin de la guerre civile et du génocide à l’encontre des Mayas.

Malgré de tels accords de paix, la situation reste préoccupante à l’heure actuelle. En effet, près de 34% de la population vit sous le seuil de pauvreté extrême. Ce sont principalement les communautés autochtones qui sont les plus marginalisées. Or, la marginalisation, comme construit social, est le reflet d’un passé colonial puis nationaliste. Exclusion, racisme et discriminations contre les populations Mayas témoignent d’une hiérarchie sociale toujours déterminée par des critères culturels et raciaux.

1.2. Les difficultés d’accès à la santé des populations Mayas : à l’intersection des discriminations ethniques, sociales et de sexe

Alors que le Guatemala est le pays le plus inégal d’Amérique Latine en termes de répartition des richesses, le problème identifié par l’ONG Wuqu’Kawoq est intersectionnel. Au Guatemala – comme dans d’autres pays -, les rapports de pouvoir entre les catégories ethniques, sociales et de sexe sont éminemment cristallisés dans tous les aspects de la vie sociale des habitants, et notamment les problématiques d’accès à la santé. Dans Contrôler et contraindre : la planification des femmes indigènes au Guatemala, Anaïs Garcia met au jour les dimensions discriminantes des programmes médico-sociaux de santé mis en place par l’Etat guatémaltèque, conjointement à l’action d’une multitude d’ONG financées par des organismes internationaux. Sous couvert d’agir (pourtant) en faveur du “développement”, de nombreuses ONG mènent des projets de développement imprégnés d’une idéologie néo-malthusienne selon l’auteure : la pauvreté et la surpopulation sont pointées comme des causes primaires des problèmes sociaux actuels. Des ONG ont lancé des campagnes pour préconiser l’usage massif de méthodes de contraception définitives et des quotas ont été mis en place, ce qui semble difficilement admissible au sein d’une éthique mondiale contemporaine. De plus, Anaïs Garcia met en avant la dimension fortement genrée des politiques de santé : le sexe, la classe, le niveau d’alphabétisation et l’appartenance ethnique déterminent le ciblage, l’orientation et le traitement des individus au sein des structures de santé, dont les plus défavorisées sont les femmes autochtones. L’auteure écrit : “dans les représentations communes guatémaltèques, les caractéristiques d’être « indigène », femme, analphabète, rurale, et d’appartenir aux couches sociales défavorisées sont très communément associées”. Les structures médicales ainsi que certaines ONG ont tendance à considérer que les femmes issues des populations autochtones sont difficilement capables de comprendre les processus biologiques, en raison de l’analphabétisme de certaines d’entre elles ou de leurs supposées représentations culturelles – « indigènes » – du corps et de la santé. Enfin, il faut souligner les discriminations inhérentes à de nombreuses politiques et programmes médicosociaux, seulement dispensés en langue espagnole et reposant sur des présupposés culturels stéréotypés.

1.3. L’ONG Wuqu’Kawoq, un intermédiaire nécessaire entre les populations Maya et l’Etat

Pour pallier aux discriminations que les minorités Mayas subissent, l’ONG Wuqu’Kawoq travaille au niveau local, auprès des populations les plus marginalisées du Guatemala. Le problème d’accès à la santé est un défi majeur pour les populations autochtones ne parlant pas ou peu l’espagnol. L’ONG Wuqu’Kawoq essaye d’y répondre en surmontant les obstacles de la langue et de la culture pour que ces personnes puissent avoir accès à la médecine guatémaltèque.  En effet, plus de la moitié de la population du Guatemala parle une langue Maya – notamment, dans la région de Chimaltenango, la communauté Maya parle le Kaqchikel – tandis que la plupart du corps médical parle uniquement espagnol. De ce fait, nos entretiens auprès des communautés Mayas ont montré que beaucoup préfèrent se soigner « à la maison », dans la communauté, au risque parfois de leur vie, plutôt que d’être traités dans un hôpital où personne ne parle leur langue et ne respecte leurs pratiques culturelles.

Le travail de Wuqu’Kawoq est aujourd’hui central pour des centaines de familles issues des communautés autochtones et vivant dans les zones rurales du Guatemala, notamment dans les départements de Chimaltenango et Antigua. L’intervention tierce de l’ONG permet de pallier au manque de représentativité des groupes autochtones au sein des structures sociales et politiques du Guatemala. Pour les membres de l’ONG, choisir entre sa culture et sa santé n’est pas acceptable. Un tel dilemme est pourtant fréquemment imposé aux populations Mayas, et davantage encore aux femmes de ces communautés. A ce titre, Wuqu’Kawoq lutte contre un problème intersectionnel, situé à la confluence entre discriminations ethniques et de genre, et qui se cristallise dans l’accès à la santé. Dès lors, l’objectif de l’ONG est de permettre un accès facilité aux soins médicaux dans le Guatemala rural. Cela implique qu’elle s’associe avec les communautés autochtones pour identifier leurs besoins en matière de santé et leur fournir des soins à domicile, tout en préservant la culture Maya. Il s’agit aussi de permettre aux communautés autochtones une meilleure reconnaissance institutionnelle afin que leurs droits soient effectivement garantis.

 

2. Wuqu’Kawoq ou la volonté d’empowerment des communautés mayas et de (re)valorisation de leurs droits

2.1. Le choix d’une méthode d’action conscientisante

Il convient tout d’abord de souligner le double enjeu auquel est confrontée l’ONG, à savoir :

  • Éviter les écueils d’une action ethnocentrique qui pourrait violer les codes culturels des populations mayas,
  • Ne pas reproduire de rapports de dominations tels qu’ils existent dans les programmes actuels d’accès à la santé.

Pour cela, l’ONG a notamment décidé d’adopter une approche conscientisante, dans la mesure où elle favorise la prise de conscience par les communautés mayas de leurs conditions d’existence et des moyens de s’engager dans leur changement. Pour cela, elle produit notamment de nombreux rapports sur l’état des communautés indigènes mayas au Guatemala ou bien favorise le renforcement des liens sociaux entre les communautés, ayant notamment créé un facebook en langue Kaqchikel. Pour donner un autre exemple, plus de 5000 heures de capacity building ont été dispensées en 2015 au sein même des communautés. En agissant de la sorte, l’ONG cherche à ne pas reproduire de nouveaux rapports de domination et de dépendance : il s’agit de rendre les populations autochtones capables de faire valoir leurs propres droits dans un objectif non pas de développement mais d’autonomisation. L’ONG souhaite ainsi éviter les approches misérabilistes qui tendent à fragiliser le pouvoir symbolique et l’action collective des populations autochtones. D’ailleurs, cette approche conscientisante, basée sur des relations horizontales plutôt que verticales, a été formalisées par la Charte éthique de l’ONG que chaque partenaire, bénévole ou membre salarié, doit signer avant de prendre part aux actions.

2.2. Une ONG globale dont l’expertise est locale

L’ONG  Wuqu Kawoq se dit « globale » par la composition de son équipe mais locale dans son expertise et son travail. En effet, elle est composée de membres américains et guatémaltèques. Cependant, il est important de souligner que 98% du personnel payé au sein de l’ONG est guatémaltèque, et plus précisément Maya. Par ailleurs, Anne Kraemer Diaz, la confondatrice de l’ONG Wuqu ‘Kawoq en 2007, a été formée comme anthropologue culturelle à l’Université du Kansas, où elle a obtenu sa maîtrise et son doctorat. Elle a reçu une bourse Fulbright en 2007 pour examiner la relation entre les communautés rurales guatémaltèques et les ONG qui les servent. On comprend donc que l’ONG Wuqu Kawoq, de par sa composition, cherche davantage la compréhension avec les populations autochtones qu’une relation de dominants-dominés et cela ne peut se faire qu’en parlant la langue Kaqchikel et en travaillant localement pour comprendre les enjeux réels et les besoins des communautés sur place. En 2015, l’ONG est parvenue à mettre en place une clinique hospitalière à Santiago. Celle-ci permet aux patients des communautés autochtones d’avoir accès aux soins dans la dignité qu’ils méritent.

2.3. La valorisation des cultures et droits autochtones : l’exemple de la langue

Afin de ne pas reproduire les rapports de domination décrits précédemment, l’ONG Wuqu’Kawoq a développé un répertoire d’actions qui valorise les droits et les pratiques culturelles et sociales des populations autochtones. En plus d’être menées par des membres d’origines diverses et avant tout Maya, toutes les actions entreprises par l’ONG le sont en double langue – espagnol et Kaqchikel – , permettant ainsi de lutter contre les rapports de force symbolique, en obligeant par exemple des individus mayas à parler espagnol pour pouvoir accéder aux services de l’ONG (si tant est qu’ils le puissent). Wuqu’Kawoq a notamment collaboré avec deux ONG de défense des peuples autochtones, Cutlural Survival et Kaqchikel Cholchi’, pour mettre en place des podcasts radio en langue Kaqchikel à propos de problématiques de santé. De nombreux linguistes sont aussi présents dans l’ONG, et détiennent un rôle de relai essentiel. Cette approche par la revalorisation du langage et de la culture est nécessaire, dans un contexte où le racisme et les discriminations au Guatemala naissent souvent d’une non pratique de l’espagnol. Aussi, permettre aux communautés mayas de pouvoir pratiquer la langue dans laquelle ils se sentent le plus à l’aise est essentiel dans le cadre de l’accès à la santé. Comme le montrent les deux sociologues Claudia Ticca et Véronique Traverso, lors des consultations médicales, le langage et la capacité de s’exprimer par soi-même avec ses propres mots jouent un rôle clé dans l’établissement d’un diagnostic adapté, dans la construction d’une relation de confiance entre patient et médecin, etc.


3. Comment définir le “non-gouvernemental” avec Wuqu’Kawoq?

3.1. La nécessaire reconnaissance des droits collectifs à l’échelle du droit international

L’action de l’ONG Wuqu Kawoq part d’un constat fréquemment établi : la différence culturelle est un obstacle à l’accès aux droits fondamentaux. Pourtant, reconnaître l’existence d’autres cultures que celle de la dite “majorité” dans un État est nécessaire pour qu’un individu ou une communauté n’ait pas à craindre de devoir nier son identité pour éviter toute discrimination.  De ce fait, il semble pertinent de reconnaître des droits collectifs aux peuples autochtones, c’est-à-dire des droits qui leur permettent de faire vivre leur culture sans crainte de mesures répressives et / ou oppressives.  Pour qualifier ces droits collectifs, on se réfère généralement aux Droits de l’Homme de la troisième génération. Pourtant, ces derniers sont encore difficilement reconnus en tant que tels dans le droit international. Par exemple, la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 est muette sur la question des droits culturels. Cet “oubli” est corrigé en 1966, dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ainsi que dans la Déclaration des principes de coopération culturelle internationale. Ceci semblait alors annoncer une évolution favorable pour les droits des populations autochtones. En effet, l’article premier de cette dernière déclaration soutient que « toute culture a une dignité et une valeur qui doivent être respectées », que « tout peuple a le droit et le devoir de développer sa culture » et que « toutes les cultures font partie du patrimoine de l’humanité ». Un pas est théoriquement franchi à cette époque. Cependant, le texte n’est qu’une simple déclaration, et en ce sens, il ne contraint pas juridiquement les Etats. Par ailleurs, les faits sont loin de refléter une reconnaissance pleine et entière de la culture des peuples autochtones par les Etats dans lesquels ils vivent, mais aussi par la communauté internationale. On peut alors se demander si le rôle des ONG est celui de répondre à ce manquement des Etats quant au respect des droits des peuples autochtones.

3.2.  “Where others say no, we say yes”

Il faut souligner que de nombreuses ONG n’adoptent pas cette approche conscientisante et respectueuses des spécificités locales. Pis encore, la majorité de ces organisations tendent à se focaliser sur le discours du “développement” qui agit comme véritable bouclier politique et éthique. Dans un tel contexte, l’on peut remarquer que Wuqu’Kawoq se démarque par son action avant tout autonomisante. Il s’agit d’une volonté affichée de ne pas suivre les modèles de “bureaucratie humanitaire” des ONG venues au Guatemala, et plus généralement en Amérique centrale depuis les années 1970, tel que les décrit Gilles Bataillon : la plupart ont notamment utilisé l’argument moral du « développement » pour justifier la permanence de leurs actions, voire des cas fréquents d’ingérence humanitaire. Elles se sont aussi adaptées aux dernières croyances des opinions publiques et des donateurs, ainsi qu’aux impératifs politico-médiatiques et humanitaires traditionnels. En effet, l’émergence d’un discours axé sur le développement et les droits de l’homme ajoutée à la légitimité croissante octroyée in abstracto aux ONG, a fini par donner l’idée aux politiques et aux sociétés que ces acteurs humanitaires seraient les seuls “vrais” témoins et experts du dit “Tiers-Monde”. D’ailleurs, les populations mayas avaient été délaissées par les ONG depuis les années 1970, ces préférant souvent se concentrer sur le discours des “populations otages”, à savoir les victimes des guérillas – marginalisant alors totalement les populations indigènes. Au contraire, Wuqu’Kawoq en affirmant que “là où les autres disent non, nous disons oui”, a laissé entendre sa volonté fondatrice d’agir à contre-courant de ce que font les ONG les plus traditionnelles telles que Médecin du Monde. Et par là même, elle se refuse à reproduire, au sein de l’action humanitaire, des rapports de force dominant/dominé.

3.3. Une ONG active et efficace = ONG aux conceptions occidentales ?

Il semble donc nécessaire, si ce n’est impératif, de relativiser le rôle des ONG et de ne pas porter un regard manichéen sur leurs actions. En effet, pour pouvoir être efficaces, les ONG doivent pouvoir être reconnues : elles sont ainsi dépendantes de certaines ressources matérielles et cognitives. Les ressources matérielles, dans un premier temps, sont souvent difficiles à démarcher et rassembler, pouvant ainsi être un réel frein à l’efficacité des activités des ONG. Les ressources cognitives font, quant à elles, référence à toute forme de dépendance des ONG face à certaines  attentes occidentales concernant la manière d’agir de ces organisations, afin qu’elles puissent paraitre légitimes et crédibles sur la scène publique. Ainsi, pour pouvoir exister, les ONG restent en grande partie dépendantes d’un système qui leur permet d’agir et qui n’est pas forcément en accord avec les idéaux qu’elles revendiquent. Sur ce point, nous pouvons d’ailleurs noter que le modèle de financement de l’ONG Wuqu’Kawoq diffère peu des autres ONG en ce qu’il s’appuie sur un système de dons internationaux, balayant davantage le monde du « nord » au « sud ». Pour attirer les donneurs, l’ONG publie des photos d’enfants malades et individualise le système d’aide. Paradoxalement, l’ONG milite pour des droits collectifs. On comprend finalement que, pour inciter aux dons, elle a individualisé le problème car “nous” (évidemment, le “nous” est à contextualiser) pouvons être davantage touchés en voyant qu’un individu singulier a besoin de “nous”. N’est-ce pas finalement un point de contradiction avec une revendication portant sur les droits collectifs ? Le fait d’individualiser revient, en quelque sorte, à entrer dans les cadres conceptuels occidentaux des droits individuels. On remarque, de façon purement réaliste, que pour être efficace, une ONG semble devoir rentrer dans un cadre conceptuel précis, celui qui agit cognitivement les possibles donateurs. Cet exemple montre à quel point il peut être difficile, pour les ONG, de s’émanciper des cadres conceptuels propres aux régimes des sociétés occidentales. Elles sont généralement, par leur nature même d’ONG, structurées comme des produits-types de la vision occidentalisée d’une société civile.

 

Ouvrir la réflexion… 

Deux pistes de réflexion s’ouvrent alors à la suite de ce développement :

  • Si Durkheim dépeignait le passage d’une solidarité mécanique à une solidarité organique, il semblerait que cette théorie soit limitée à l’échelle internationale : avant d’être un argument moral, le non-gouvernemental apparaît en premier lieu comme une nécessité là où les pouvoirs politiques et la gouvernance internationale ne sont pas en capacité d’agir.
  • Toutefois, se pose la question de la « manière de faire » : si de nombreuses ONG ont pu utiliser leur “bouclier moral” pour s’imposer sur la scène internationale au risque d’en oublier les spécificités locales, ne serait-il pas alors opportun d’adopter une approche glocale qui puisse répondre aux enjeux réels des populations sans reproduire de rapport de domination ? Ainsi, peut-on s’interroger sur la possibilité de sortir d’un modèle occidentalo-centré… Si notre étude démontre la nécessité de repenser les modalités d’action des ONG afin de développer des approches davantage inclusives et respectueuses des droits des populations autochtones, les possibilités de s’extirper totalement des modèles occidentaux relèvent aujourd’hui d’un équilibre difficile à trouver. Et pourtant, un tel “bond en avant”, pour reprendre les termes d’Henry Bergson, ne serait-il pas nécessaire afin que chaque communauté puisse exister de façon égale, de droit et de fait ? Peut être consiste-t il à se projeter volontairement dans l’avenir en faisant le pari qu’il est possible de créer des modes d’action inclusifs et respectueux de l’ensemble des droits humains…

 

– Pénélope Dufourt et Laura Cahier

C’est l’heure de la rentrée aussi pour InterCambio!

Hola a los amigos y a las amigas,

Déjà un mois que nous sommes revenues du Guatemala et on en a encore plein les yeux et plein la tête… Comment décrire ce mois passé à l’autre bout du monde ? Certaines émotions et pensées sont encore indicibles, tant il est difficile de trouver les mots pour les écrire justement.

Nous nous attendions certainement à ce que nos idées préconçues soient remises en cause, à ce que nos codes culturels soient bousculés, à ce que nous puissions apprendre des choses drastiquement différentes… Mais, nous ne nous attendions pas à une telle gifle culturelle, humaine et intellectuelle… et, sans doute aussi, émotionnelle.

On espère avoir réussi à retranscrire nos impressions au fur et à mesure du projet, au travers de ce blog. Des milliers de mercis à ceux qui l’ont lu avec (ou sans) assiduité et qui l’ont apprécié. Merci aussi pour les nombreux retours extrêmement positifs que nous avons eus ; ils nous ont encouragées et motivées, tout au long de ce voyage et encore aujourd’hui.

Désormais, il est temps de penser aux mois à venir…

C’est l’heure de la rentrée aussi pour l’équipe d’InterCambio, et nous entrons dans une nouvelle phase du projet, à savoir la restitution de tout ce que nous avons vu au cours des derniers mois. Cette restitution va prendre des formes différentes.

Tout d’abord, nous allons réaliser un documentaire mettant en exergue les difficultés d’accès à la santé auxquelles sont confrontées les femmes mayas au Guatemala. Ce documentaire sera projeté lors de soirées que nous organiserons et dont on vous donnera les dates!

Nous allons également organiser des expositions à Paris et à Lyon. Nous y afficherons des clichés photographiques, diffuserons des musiques locales, mettrons en place des activités interactives (olfactives, visuelles et sonores) afin d’amener les spectateurs à développer une réflexion sur la marginalisation, le respect des droits humains et les parallèles que l’on peut faire entre les différents pays du monde. De nombreux thèmes seront abordés : la/les culture(s), l’éducation, la citoyenneté nationale, la solidarité internationale, la/les différence(s), l’égalité, la justice, le sexisme, la marginalisation, etc.

Enfin, nous avons commencé pendant le mois d’août la rédaction d’un petit livre, que nous espérons publier d’ici la fin de l’année. Ce dernier propose une vision historique, politique et sociale de la question des peuples Mayas au Guatemala!

Évidemment, nous continuerons à vous envoyer les updates de tous nos évènements et actualiserons le site afin que vous continuiez de nous suivre.

En termes d’organisation précise, voici comment nous comptons découper les mois à venir:

De septembre à décembre 2017 :

  • Montage du documentaire
  • Organisation des expositions

De Janvier à Juin 2018 :

  • Diffusion du documentaire. Nous négocions actuellement des partenariats avec différents cinémas parisiens et lyonnais. Des diffusions seront également faites dans les universités de Lyon 2, Sciences Po Lyon, Paris X, Paris II-Assas et Berkeley (Californie). Nous prévoyons aussi une diffusion à la Maison des Femmes de Paris. Si vous connaissez des lieux qui seraient susceptibles d’être intéressés par la diffusion de ce documentaire, n’hésitez pas à nous contacter (intercambio.projet@gmail.com)
  • Expositions à Paris et à Lyon (lieux à définir)
  • Organisation de Café-débats: Réunion en petit comité d’une vingtaine de personnes pour partager -autour d’un café et d’une madeleine… ou autre- avec différents intervenants en lien avec le droit des minorités.

La nouvelles utilisation de ce blog: 

En entrant dans cette nouvelle phase, ce blog lui-même va changer de visage ! Nous vous encourageons à continuer de le consulter car c’est désormais ici que nous publierons les dates et lieux de nos événements à venir ainsi qu’un petit court-métrage, comme avant-goût du documentaire qui sera diffusé en janvier !

À très vite!

>> STAY TUNNED <<

 

Jour 25 – ¡ Tantos Regalos !

Une fois de plus, nous commençons notre programme dominical aux aurores ! Nous souhaitons nous imprégner une dernière fois de l’ambiance du marché et tourner quelques plans pour notre documentaire de ce moment symptomatique de la vie à Tecpán. Toutefois, aujourd’hui n’est pas un dimanche comme les autres dans la petite ville du département de Chimaltenango: une grande course de vélo a transformé la place centrale de la ville, sur laquelle se tient d’habitude une partie du marché. Des stands de produits et de marques sportives se superposent autour d’une grande scène, sur laquelle d’énormes enceintes sont disposées. Venus des quatre coins du pays, les cyclistes franchissent un à un la ligne d’arrivée, tandis que certains des habitants de Tecpán regardent de loin ce qu’il se trame dans leur ville. L’ambiance est bien différente de celle des autres jours.

Nous nous échappons rapidement du centre et prenons la direction de ruelles plus éloignées, dans lesquelles a été délocalisé le marché. Nous nous promenons au cœur des différents stands, écoutons pour la dernière fois les vendeurs de fruits et légumes crier à tue-tête les offres de la journée… Après nous être présentées et avoir demandé leur accord, nous parvenons à filmer certaines femmes venues vendre les productions familiales de fruits et légumes sur le marché. Toutefois, à la différences des jours où nous travaillons avec Wuqu’Kawoq, il n’est pas toujours facile d’être légitimes dans une telle démarche. On doit se heurter au refus de plusieurs personnes qui préfèrent ne pas être filmées. Nous comprenons aisément une telle méfiance : à plusieurs reprises, nous avons vu dans les bâtiments publics des affiches de prévention concernant le trafic humain au Guatemala. Sur ces affiches, on y voit généralement un homme (en apparence occidental) qui souhaite prendre une femme et ses enfants en photo et un texte explicatif qui rappelle la réalité du trafic humain en Amérique Centrale – prostitution, trafic d’organes, mise en esclavage. Une fois la caméra rangée, nous continuons nos emplettes pour nos derniers jours à Tecpán. Avocats, ananas et cilantro achetés, nous pouvons rebrousser chemin et cuisiner nos victuailles pour le midi.

A peine le temps de finir de manger, et nous nous replongeons dans la liste des choses que nous devons faire, à moins de 48h du départ. Pendant qu’Eléa et Chorkin synchronisent l’ensemble de leurs vidéos et vérifient que tous les documents soient sauvegardés, Pénélope et Laura travaillent sur le programme des six prochains mois (on vous réserve les détails de tout ça pour le prochain article…). Un certain sentiment de nostalgie s’empare de nous, tour à tour…

Nous nous échappons alors quelques instants de la maison pour retrouver la maman d’Esperanza qui coud, à l’ombre, dans la cour fleurie de la maison. Assise contre le lavoir, elle joue de ses doigts, habiles mais fragiles, pour démêler une bobine de fil noir. Patiente et apaisée, elle nous montre ce qu’elle fait et nous regarde en souriant pendant de longs instants. Elle nous parle en Kaqchikel, mais nous avons du mal à comprendre. Pour pallier à la frustration de ne pouvoir saisir pleinement les maux de cette femme, nous nous lançons dans un dialogue intuitif, fait de gestes et de quelques mots clés en Espagnol. Au moment de la prendre en photo, elle se recoiffe, tresse ses longs cheveux autour de sa tête et esquisse un humble sourire.

Alors que le soleil commence à se cacher derrière les collines environnantes, Esperanza rentre du travail. La mère et la fille se dirigent dans la cuisine, pour commencer à préparer le diner du soir. « Mamicita », comme l’appelle Esperanza, est âgée de 82 ans. Elle est atteinte d’alzheimer : « ahora, soy la madre y ella es mi niña » (maintenant, je suis la mère et elle, c’est la fille!), nous dit Esperanza en rigolant.

« Mes vieilles années sont tristes », nous confie la mère d’Esperanza, alors que ses yeux se remplissent de larmes. Esperanza nous explique que les dernières années ont été difficiles pour sa maman, ainsi que toute la famille : le premier fils, un militaire, a été assassiné par le pouvoir politique il y a 6 ans; deux années plus tard, le second a été tué par un groupe de voleurs pour de l’argent; et il y a 6 mois, le père de la famille est décédé. Un silence emplit la cuisine, Esperanza et sa mère se regardent longuement. Les larmes qui coulent le long de leurs joues expriment la force et le courage de ces femmes, qui portent le poids de leurs histoires.

La sœur d’Esperanza, qui vit dans la maison juste à côté, nous rejoint à son tour dans la cuisine.

La vie reprend. Esperanza rallume le feu dans le poêle, tandis que sa sœur se lance dans la préparation de tamales. Elle malaxe dynamiquement la pâte à base de maïs préparée la veille, la roule et la découpe en morceaux qu’elle met dans des feuilles séchées. Elle les dispose ensuite dans une grande casserole chauffée par les flammes du poêle, avant de les arroser d’eau. C’est un plat traditionnel, nous explique-t-elle. Alors que les tamales cuisent, elle nous parle volontiers de sa vie quotidienne à Tecpán. Elle travaille deux jours par semaine et, le reste du temps, elle tisse afin de payer l’école et les études pour ses enfants. Une de ses filles est atteinte de troubles nerveux et fait régulièrement des crises d’épilepsie. Elle a dû arrêter l’école il y a 5 ans, car elle ne pouvait plus rester concentrée assez longtemps. Elle a aujourd’hui 20 ans et aide sa mère à la maison.

Après cette après-midi passée auprès de la famille d’Esperanza, nous revenons chez nous et nous activons à la préparation de nos valises… Voilà seulement 5 minutes que la porte est fermée, quand nous entendons sonner. C’est notre amie Esperanza – pas notre hôte, mais celle avec qui nous sommes allées au mariage et à Antigua ! Elle est venue nous apporter des biscuits encore chauds, pour nous souhaiter un bon retour en France. Une telle attention nous a vraiment touchées !

A peine le temps de commencer à cuisiner que c’est notre hôte, Esperanza, qui vient sonner à son tour : « Chicas ! Chicas ! ». Nous lui ouvrons la porte et elle nous tend une assiette avec une « tortilla española » ainsi que les fameux tamales ! Nous passerons à table plus vite que prévu…

Une vingtaine de minutes plus tard, nous entendons toquer une nouvelle fois. C’est la sœur d’Esperanza qui vient nous rejoindre pour nous offrir quatre torchons à tortillas, qu’elle a cousus à la main. « C’est pour vous remercier d’être venues et d’avoir partagé de votre temps avec nous. J’aurais aimé passer plus de temps avec vous, mais je devais travailler. Merci et rentrez bien. Faites attention à vous !» nous dit-elle avec un voix douce et émue. Elle prend le bras de chacune d’entre nous et nous embrasse : c’est comme ça que se font les salutations au Guatemala. Il est difficile de décrire les innombrables émotions qui nous ont traversées à ce moment précis… La reconnaissance extrême pour l’accueil et la gentillesse de toutes les personnes que nous avons rencontrées ; la tristesse de quitter la petite ville de Tecpán et ses habitants ; et, l’admiration face à l’humilité, la force et le courage de toutes les femmes avec qui nous avons travaillé et de qui nous avons tant appris jusque-là… Nous irons dès demain acheter des fleurs et des cartes pour remercier notre hôte, sa sœur et sa maman pour tant de partage et de gentillesse.

Jour 24 – De retour au Lac Atitlán…

J-3 avant de reprendre l’avion en direction de la France… Du coup, à l’occasion de notre dernier samedi au Guatemala, nous décidons de retourner au bord du lac d’Atitlán… (Vous l’aviez sûrement déjà compris dans l’article de la semaine dernière, mais on a adoréééé cet endroit!) Même voiture, même chauffeur, nous voilà reparties pour un tour !

Après deux heures de route, nous arrivons à destination, sous un soleil éclatant. (On apprendra plus tard dans la journée que la petite bourgade de Tecpán est réputée pour sa météo capricieuse, tandis que sur le reste des terres guatémaltèques, les thermomètres affichent plusieurs degrés de plus…)

A peine arrivées, nous nous dirigeons vers les pontons où se prennent les transports publics locaux. Nous assistons à un balai incessant de bateaux qui arrivent, se déchargent, se rechargent et repartent ! Pas de salsa, ni de marimba sur le port, seulement ces refrains vendeurs, chantés par des hommes qui courent d’une rue à l’autre pour attirer les touristes : « 25 Quetzales pour toutes les destinations ! 25 Quetzales ! 25 Quetzales ! ». Cette fois-ci, nous prenons le bateau en direction de Santa Catarina, qui se situe à l’exact opposé de San Pedro, le village que nous avions visité la semaine dernière. Cette opposition est loin d’être seulement géographique : alors que San Pedro est très touristique et « branché », Santa Catarina est bien plus paisible et moins fréquentée des touristes. Nous avons beaucoup de chance aujourd’hui car la météo est clémente (il faut comprendre : le voyage se fait sans secousses, contrairement à la semaine passée).

À Santa Catarina, un sentiment de sérénité nous envahit. Nous déambulons dans les ruelles ensoleillées, au rythme des chants religieux qui se propagent depuis la place de l’Eglise. Nous nous lançons dans une petite marche sur les hauteurs de la ville… Toujours la caméra à la main et prêtes à trouver les plus beaux plans pour le documentaire, nous grimpons jusqu’à ce que la route se détache du flan de la colline, afin de profiter d’un panorama saisissant. Santa Catarina s’étale sur les reliefs opposés. Depuis les hauteurs, les maisons colorées semblent construites les unes sur les autres, formant un tapis coloré et mu par l’activité quotidienne de ses habitants. Le village regarde le lac et ses trois volcans. Nous restons un long moment à contempler cette vue, à travers nos objectifs de caméras d’abord et de nos propres yeux ensuite…

Nous retournons vers les rives du lac, pour une balade – cette fois-ci horizontale – en direction des sources chaudes dont Don Cesar nous a parlé. Nous trouvons un petit recoin ombragé où nous décidons de nous assoir un peu. A côté de nous, une famille se baigne et profite de la chaleur des sources. Un peu plus loin, une mère et ses six enfants sont venus faire la lessive de toute la famille dans le lac. Tandis que les vêtements propres s’entassent sur un rocher, les enfants jouent avec des t-shirts qu’ils utilisent comme des épuisettes. Leurs rires éclatants se propagent jusqu’à nous, tandis que le sourire de leur mère semble figer l’instant.

A l’heure du repas, nous reprenons la direction de Panajachel. En chemin, nous tombons sur un petit restaurant dont la façade attire notre regard : dessins et fleurs se partagent la toile. Nous découvrons une arrière-cour ombragée, meublée de tables bleues et vertes. Un léger vent traverse les lieux et font flotter des guirlandes de tissu coloré. Au menu ce midi, des burritos et des légumes croquants parfaitement cuisinés… Un régal !

Rapidement, arrive l’heure du shopping pour certaines (surtout l’une d’entre nous, vous la reconnaîtrez sûrement !), tandis que les autres se prélassent au soleil une glace à la main (vous les reconnaîtrez aussi !). Il ne reste déjà plus qu’une heure avant de reprendre la direction de Tecpán… Nous nous rendons sur une petite place isolée de l’agitation du reste de la ville. Allongées au soleil, nous prenons le temps de figer dans non mémoire les images de ce paysage que nous ne reverrons pas de sitôt…

Il est déjà l’heure de rentrer à Tecpán… Et de se replonger dans nos « to-do lists » sans fin (à la différence des glaces et du shopping, vous nous reconnaitrez sûrement toutes sur ce dernier point !)…

Jour 23 – Portrait d’une militante Maya, Rigoberta Menchú

En ce jour pluvieux donc studieux, nous restons dans les bureaux de Wuqu’Kawoq afin de traduire les entretiens que nous avons eus en Kaqchikel et gérer les derniers impératifs du projet sur place (hé oui, le retour approche…). Du coup, à quelques jours de quitter le Guatemala, on avait envie de vous parler de Rigoberta Menchú, une femme exemplaire qui a inspiré notre démarche documentaire.

En 1992, à peine âgée de 33 ans, Rigoberta Menchú reçoit le prix Nobel de la paix, alors que la guerre civile et le génocide perpétré envers les populations Mayas commencent à prendre fin. Ce prix lui est dédié en reconnaissance de son ouvrage paru en 1983, Moi, Rigoberta Menchú, qui met en exergue l’importance de la réconciliation ethno-culturelle au Guatemala pour le respect des droits des peuples autochtones.

Rigoberta Menchú est une femme Maya qui a grandi dans les communautés rurales du pays. Dès l’âge de 5 ans, elle commence à travailler dans les champs pour aider sa famille à subvenir à ses besoins. Elle n’a pas eu l’opportunité d’aller à l’école et c’est une fois adulte qu’elle commence à se politiser, prenant part aux discussions politiques entre les hommes de sa famille.  Elle veut dénoncer les crimes commis par les militaires guatémaltèques et les violations des droits humains qu’ils ont perpétrées. Durant la guerre civile, des villages entiers furent rasés, les maisons étaient brûlées, les récoltes se retrouvaient totalement détruites. L’armée dressait de longues listes de noms de jeunes veuves mayas, qui devaient rejoindre les camps des militaires. Ces femmes devenaient de véritables esclaves, devant faire la cuisine pour les soldats, laver leurs vêtements tout en subissant aussi de nombreux viols.

Ne sachant ni lire ni écrire, elle dicte, à partir d’entretiens, son ouvrage à Elizabeth Burgos, une auteure vénézuélienne qui prendra le temps de rédiger ce que Rigoberta Menchú a sur le cœur.

Malgré le manque d’opportunité et les difficultés à se faire reconnaitre personnellement, Rigoberta Menchú a dévoué sa vie à faire entendre les peuples Mayas du Guatemala. En  février 2007, elle fonde le parti politique WINAQ qui regroupe l’ensemble des mouvements Mayas de son pays. WINAQ vient de la langue K’iche et signifie “le peuple”. Elle se présente à l’élection présidentielle du mois de septembre de la même année. Cependant, elle se retrouve éliminée dès le premier tour ne recueillant que 3% des suffrages…

Rigoberta Menchú est aujourd’hui une figure exemplaire pour de nombreuses femmes Mayas au Guatemala. Différentes photos avec ses citations les plus connues sont d’ailleurs affichées sur les murs de Wuqu’Kawoq. La vie de cette femme offre une perspective poignante des difficultés concrètes auxquelles les communautés indigènes font face quotidiennement. A l’intersection entre luttes féministes et combats pour la reconnaissance des droits de populations indigènes, Rigoberta Menchú est devenue l’incarnation du militantisme en Amérique Centrale, et au-delà des frontières…

 

* La paix n’est pas seulement l’absence de guerre, tant qu’il y aura la pauvreté, le racisme, la discrimination et l’exclusion, nous pourrons difficilement atteindre un monde de paix.

Jour 22 – Visite de l’hôpital de Tecpán

Après avoir visité les communautés, vu comment fonctionnait l’ONG Wuqu’Kawoq et interviewé une petite dizaine de personnes, il nous reste à visiter l’hôpital de Tecpán afin de compléter le contenu de notre futur documentaire. Evidemment, nous pourrions rester ici encore des mois, tant il y a de choses à apprendre et de personnes à rencontrer… (Ce constat est relativement frustrant.)

Nous voilà donc en route pour l’hôpital de la ville de Tecpán. Nous prenons un tuc-tuc – taxi local, rapide et peu cher – pour nous y rendre, car les bus ne circulent pas aujourd’hui à cause du marché. Il nous faut une petite dizaine de minutes, rythmées par les klaxons endiablés des tuc-tucs, pour arriver à l’hôpital de Tecpán.

Nous avons rendez-vous avec la responsable de l’établissement, qui semble très occupée. Elle fait appel à une des auxiliaires médicales, qui nous emmène visiter les locaux. L’hôpital est grand et divisé en plusieurs bâtiments, qui correspondent chacun à un service particulier. Nous commençons la visite par le service des urgences. Des lits sont disposés dans le fond de la pièce et séparés par de pâles et épais rideaux, installés pour assurer l’intimité de chaque patient. Entre les lits, des tables en acier sont disposées et sont recouvertes de produits, de médicaments et d’instruments médicaux en tous genres. Le service d’urgence est prévu pour accueillir 40 personnes. Aujourd’hui, un seul homme se trouve dans le service des urgences, accompagné de sa femme. L’hôpital est presque désert, ce qui renforce un certain sentiment de malaise. L’auxiliaire médicale nous explique que c’est à cause du marché et que les gens viendront plus tard dans la journée. La vie est Tecpán est rythmée par les évènements collectifs, et même l’hôpital vit ou non en fonction de telles dynamiques ! Dans la salle d’urgence, les murs sont tapissés d’affiches réalisées par le gouvernement national et le département de Chimaltenango : prévention du cancer du col de l’utérus, lutte contre les maladies sexuellement transmissibles, dénonciation des cas de harcèlements sexuels et de violences sexistes, …

Nous poursuivons la visite par une salle d’opération immense, mais elle aussi déserte. Le matériel est nettoyé, débranché et rangé. La table d’opération n’a pas été utilisée depuis des mois. En fait, notre guide de la journée nous explique que cette salle ne sert plus et que les chirurgiens ne travaillent plus dans cet hôpital, à cause du manque de financements. Désormais, s’il y a des opérations à faire, les patients doivent se rendre à l’hôpital le plus proche, situé à deux heures de là, dans la ville de Chimaltenango. Nous poursuivons par les chambres attenant au service opératoire. Elles aussi, sont vides. Les lits sont alignés les uns après les autres, sans que l’on puisse détecter une once de vie. Soudain, le silence de l’hôpital se brise, les pleurs et les cris d’une femme traversent le couloir. « Elle va accoucher ! », nous dit l’auxiliaire médicale. L’hôpital dispose d’un service de maternité qui accueille deux ou trois femmes par jour en moyenne.

Nous continuons la visite par le service de gynécologie et de médecine générale, où de nombreuses femmes et leurs enfants attendent dans une immense salle d’attente. La plupart de ces femmes sont en tenue traditionnelle maya. Une télévision dans le fond de la pièce est allumée, les images grésillantes d’un dessin-animé occupent les enfants. L’auxiliaire médicale nous indique que tous les services de santé dispensés par les services publics sont gratuits au Guatemala. Toutefois, la langue qui y est parlée en majorité est l’espagnol…

Nous nous rendons ensuite dans un service un peu plus éloigné. Les murs de l’extérieur sont couverts d’une fresque avec des personnages de Walt-Disney. Les images d’un monde fantasmé, celui des dessins-animés, couvrent une réalité toute autre. Nous entrons à présent dans le centre pour les enfants en dénutrition. Le Guatemala est un des pays avec le plus fort taux de malnutrition infantile. Les infirmières s’occupent de 4 enfants qui sont ici depuis plus d’un mois : après avoir passé 10 jours dans le service d’urgence suite à des dénutritions sévères, ils resteront encore plusieurs semaines en salle de repos. Deux enfants sont accompagnés de leur maman. L’une d’entre elles profite de la sieste de sa fille d’un an pour broder un tissu de fleurs multicolores. La seconde joue avec son jeune garçon, qui déborde d’énergie et fait des aller-retours dans le couloir en courant et se cachant. Quant aux deux autres enfants, les mamans ne sont pas à l’hôpital avec eux. Marco, un jeune garçon d’un an et demi, est atteint de microcéphalie et se repose, seul, dans un lit. Les infirmières nous expliquent que sa maman n’est plus autorisée à le voir, et que les juges décideront dans quelques mois ce qu’il adviendra du petit garçon. Quant au second bébé, atteint de dénutrition sévère, sa maman vient le voir de temps en temps, mais elle vit dans une communauté très éloignée et doit s’occuper de ses autres enfants. Cette dernière visite est particulièrement difficile. La malnutrition est une conséquence directe de la pauvreté qui met en péril la vie de milliers d’enfants au Guatemala, et ailleurs…

Il est temps de reprendre le chemin en direction du bureau de Wuqu’Kawoq. Nous y restons l’après-midi, bien occupées par le montage des vidéos et l’écriture de nos articles…

Jour 21 – Notre rencontre avec Anne…

Ce matin, nous retournons à l’office de Wuqu’Kawoq pour écrire la narration – voix off- de notre documentaire.

Vers quatorze heures, alors que nos ventres commencent à gronder, nous nous dirigeons en direction du marché couvert de Tecpán, afin de trouver le restaurant « El buen gusto »* de notre chère Esperanza. Au menu ce midi, des « chiles rellenos », des piments farcis au porc, accompagnés de riz et de tortillas, pour seulement 40 quetzales, l’équivalent de 5 euros en tout !  Nous profitons de nous retrouver au cœur du marché couvert pour filmer Esperanza et ses collègues en cuisine ainsi que l’animation des vendeurs des différents stands de fruits et de légumes, de viandes et de poissons.

En fin d’après-midi, nous avons la chance de rencontrer en chair et en os Anne Kraemer Diaz, la co-fondatrice de l’association Wuqu’Kawoq avec qui nous avions échangé via Skype tout au long de cette année pour mettre en place notre partenariat. Anne est une femme brillante et notre échange fut des plus enrichissants. Anthropologue de formation, elle a beaucoup étudié l’action des ONG portant un regard très critique sur les conséquences de leur travail. Puis, elle nous confie qu’elle s’est rendue compte que l’action des organisations non gouvernementales était nécessaire pour changer la situation actuelle des populations indigènes au Guatemala, au vu du manque de prise de responsabilité de l’Etat guatémaltèque. Elle a donc travaillé à la création d’une ONG qui tend à s’éloigner des modèles traditionnels, en valorisant une approche conscientisante et un ancrage local afin de ne pas reproduire les rapports de domination, sources d’oppression des peuples indigènes.

Selon Anne, l’enjeu majeur auquel est confrontée l’association Wuqu’Kawoq est d’éviter les écueils d’une action universalisante qui pourrait violer les codes culturels des populations mayas et reproduire les rapports de domination tels qu’ils existent dans les programmes actuels d’accès à la santé. Il s’agit de rendre les populations indigènes capables de faire valoir leurs propres droits dans un objectif non pas de développement mais d’autonomisation. L’ONG souhaite éviter les approches misérabilistes qui tendent à fragiliser le pouvoir symbolique et l’action collective des populations indigènes.

Nous apprenons beaucoup à l’écoute de son discours très consciencieux de toujours agir de manière juste. Nous rentrons encore une fois impressionnées par tant de volonté et d’énergie dégagée par cette femme.

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