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Jour 15 – L’ONG Wuqu’Kawoq

Aujourd’hui nous avons profité du temps pluvieux pour travailler à l’office de Wuqu’Kawoq. Et il serait donc grand temps de vous en dire plus sur cette association.

L’ONG Maya Health Alliance Wuqu’Kawoq a été créée en janvier 2007 et cela fait maintenant 10 ans que ses membres s’engagent à apporter tous les soins nécessaires aux femmes des communautés rurales des alentours de Tecpán. Pour la petite anecdote, dans le calendrier Maya, « Wuqu’Kawoq » est la date à laquelle l’association fut créée.

 

L’ONG  Wuqu Kawoq se dit « globale » par la composition de son équipe et locale dans son expertise et son travail. Elle est composée à 98% de membres guatémaltèques et plus précisément, d’origine maya.

 

L’association est née du constat du manque de reconnaissance des populations autochtones par l’Etat guatémaltèque. Depuis la fin du XIXe siècle, l’idéologie politique et sociale dominante au Guatemala était celle du nationalisme exclusif qui ne reconnaissait et ne respectait pas la diversité culturelle du pays. Les Mayas étaient ainsi exclus de tout droit citoyen dans la mesure où ils se voyaient privés d’éducation dans leurs propres langues et du droit de vote s’ils ne parlaient pas espagnol. La situation s’est peu améliorée aujourd’hui. L’ONG Wuqu Kawoq constate qu’il existe au Guatemala des rapports de pouvoir selon les appartenances ethniques, sociales ainsi que les relations hommes femmes. Ces problématiques se répercutent dans l’accès à la santé des populations les plus défavorisées, à savoir les femmes autochtones Mayas, qui ne parlent pas l’espagnol et vivent dans des communautés rurales éloignées des centres villes.

Pour les membres de Wuqu’Kawoq, choisir entre sa culture ou sa santé n’est pas acceptable et l’objectif de l’ONG est donc de renforcer les soins de santé primaires dans le Guatemala rural. Cela implique qu’elle s’associe avec les communautés autochtones, notamment avec les comadronas, pour identifier les besoins en matière de santé des populations. L’association a décidé d’adopter une approche conscientisante, dans la mesure où elle favorise la prise de conscience par les communautés mayas de leurs conditions d’existence et des moyens de s’engager dans leur changement afin ne pas reproduire de nouveaux rapports de domination et de dépendance envers leur action.

Jusqu’à présent nous avons beaucoup appris des membres de l’ONG qui se battent pour la reconnaissance des droits des femmes mayas, la population la plus opprimée.

Jour 14 – Celebramos un futuro saludable*

En ce mercredi 5 juillet, nous nous rendons jusque Paquip, un village appartenant à la municipalité de Tecpán. Après plus d’une heure à sillonner les routes, puis les pistes, qui scindent les montagnes, nous arrivons au «Centro de Salud», le centre de santé municipal. Ce dernier est un bâtiment public qui regroupe quelques médecins, une pharmacie et différents cabinets.

Nous pénétrons l’enceinte dont les murs sont d’une pâleur commune à celle de nombreux hôpitaux. Nous avançons jusqu’à la salle centrale où une trentaine de femmes, pour la plupart Maya (au vu de leurs vêtements traditionnels), sont assises et attendent patiemment leur rendez-vous. Nous sommes surprises de ne voir que des femmes seules ou accompagnées de leurs enfants, dans un centre de santé mixte.

Nous rejoignons alors Sandy, l’infirmière de Wuqu’Kawoq que nous avons interviewée hier. Elle vient une fois par mois dans le centre de santé de Paquip pour animer le planning familial. Le reste du temps, elle sillonne les routes de la région pour réaliser cette mission dans différents villages. Sandy est âgée de 25 ans, elle nous explique qu’elle a choisi ce métier pour améliorer l’accès à la santé des membres de sa communauté, et en particulier celui des femmes. Elle aussi définit son identité comme « Maya Kaqchikel ».

Tout au long de la matinée, les rendez-vous se succèdent, sans aucun instant de répit pour la jeune infirmière dont l’optimisme et la patiente se mêlent pour accueillir au mieux ses patientes. Elle nous explique qu’elle travaille principalement sur deux aspects de la santé des femmes dans le cadre du planning familial. Le premier est la prévention et la détection de certaines maladies, notamment le cancer du col de l’utérus qui est l’un des cancers les plus meurtriers chez les femmes guatémaltèques en raison de leurs nombreuses grossesses. La seconde est la sensibilisation à l’utilisation de moyens de contraception, dont les plus fréquents au Guatemala sont l’injection, l’implant, le stérilet puis la pilule. Elle nous explique d’ailleurs qui si nous voyons principalement que des femmes dans le centre de santé, c’est que bien souvent les maris et familles ne sont pas au courant que ces dernières utilisent des moyens de contraception : « ellas tienen que esconderse » (elles doivent se cacher).

Ce ne sont pas moins d’une douzaine de patientes que Sandy, assistée par une seconde infirmière de Wuqu’Kawoq, a reçu, écouté et conseillé durant cette matinée. Tout cela se fait gratuitement, afin de donner à chacune la possibilité de venir au centre et de voir ses droits respectés (accès à la santé et à la contreception). Nous avons assisté à quelques consultations dans cette pièce meublée par un lit, un bureau et un comptoir sur lequel Sandy a installé les quelques éléments de matériel médical dont elle a besoin.

La première personne qui entre dans le bureau est une femme âgée de 21 ans. Comme beaucoup de femmes ici, elle porte son bébé sur son dos grâce à un large et épais tissu coloré. La consultation se fait en Kaqchikel, comme l’ensemble de celles qui suivront. La patiente vient dans le cadre d’une visite de suivi, après la pose d’un implant il y a 7 semaines. Sandy touche son bras, vérifie que l’implant n’a pas bougé et lui donne aussi les résultats du test du Papanicolaou – visant à détecter la présence du cancer du col de l’utérus. Tout va bien pour cette patiente, qui nous confie venir au centre sans que personne de son entourage ne le sache.

La seconde patiente est âgée d’une trentaine d’années et nous explique, en espagnol, qu’elle vient pour se faire retirer son implant contraceptif à cause des effets secondaires qu’il lui provoque. La conversation reprend ensuite en Kaqchikel. Sandy et la patiente se lèvent, et se dirigent vers le lit, couvert par un tissu blanc et éclairé par la lumière d’une fenêtre. Un rideau pâle assure l’intimité des lieux. Après avoir injecté un anesthésiant dans le bras de sa patiente, Sandy commence l’opération. Le scalpel ouvre la peau de la jeune femme sur plus de cinq centimètres pendant presque vingt minutes, pour enfin arriver à sortir l’implant contraceptif.

La troisième patiente que nous voyons vient pour se faire prescrire la pilule, un moyen de contraception peu utilisé au Guatemala – notamment car il est contraignant. Elle a 16 ans et vient au planning familial sans que ses parents ne le sachent. Sandy prend le temps nécessaire pour lui expliquer en détails comment la pilule fonctionne et les effets qu’elle aura sur son corps. Nous admirons cette jeune infirmière de 25 ans, si dévouée à ses convictions.

La dernière femme qui entre dans la pièce est âgée de 26 ans, elle est accompagnée de son mari qui reste à l’extérieur afin de prendre soin de leur bébé le temps de la consultation. C’est le premier couple que nous voyons dans le centre de santé. C’est la première femme que nous rencontrons qui vient sans le cacher à son mari. A l’aide d’une large aiguille, Sandy lui pose un implant contraceptif sous la peau du bras droit.

Nous voilà de retour à Tecpán, afin de réaliser notre dernière interview de la journée avec Michel, médecin au sein de Wuqu’Kawoq. Ils sont seulement 3 hommes à travailler pour l’organisation et Michel nous confie son admiration pour le travail réalisé par les femmes de Wuqu’Kawoq.

* Célébrons un futur en bonne santé!

 

Jour 13 – Deuxième jour pour suivre le programme de « Salud Móvil »

Réveil aux aurores pour notre deuxième jour auprès des communautés Mayas, avec une infirmière de Wuqu’Kawoq. Ces villages sont bien plus isolés que les premiers dans lesquels nous nous étions rendues: plus d’une heure de route à travers les montagnes, sur les chemins étroits, ensablés et caillouteux. Pour l’occasion, nous ne sommes pas moins de 9 dans une voiture pouvant contenir 5 individus. Les virages et le dénivelé du trajet nous plonge dans un état second et nauséeux dont nous ne nous extirperons qu’en fin de journée.

Le programme que nous observons aujourd’hui se rapporte à la « Salud Móvil » qui utilise la technologie (et plus particulièrement le smartphone) au service de la santé. Nous suivons une « comadrona », une sage-femme locale vivant elle-même dans ces communautés reculées, dans ses trois visites de la journée. Le rôle de la comadrona est de vérifier, à l’aide d’appareils technologiques divers, que le bébé est en bonne santé. Pour cela, la comadrona place un téléphone sur le ventre de la future maman et le relie à des haut-parleurs. On peut alors entendre les battements du coeur du bébé. L’application utilisée est en Kaqchikel. En début de séance, la comadrona pose un ensemble de questions de sorte à remplir la fiche médicale de la patiente sur son application. Elle lui demande notamment combien de grossesses elle a vécu, de combien d’enfants elle est mère, quel est son âge, si elle déjà allée à l’hôpital, si elle a connu des complications de santé au cours de sa vie, si elle est diabétique, etc. La question de la contraception n’est pas posée car il est délicat d’aborder ce sujet, nous révèle l’infirmière de Wuqu’Kawoq. De plus, la comadrona que nous suivons est elle-même très religieuse. Elle est mère de « 11 enfants et d’un enfant mort-né », et le sujet de la contraception n’est pas abordé de la matinée. L’ensemble des informations recueillies est enregistrée par la comadrona sur l’application de suivi des femmes enceintes créée par Wuqu’Kawoq.

« Chaque cas est unique » nous explique la comadrona. Notre matinée nous le confirme rapidement.

La première femme a 41 ans. La marque brune ciselant son ventre est la séquelle d’une césarienne passée. Les femmes Mayas Kaqchikel ne se rendent à l’hôpital qu’en cas de problème grave car les médecins n’y parlent pas leur langue et qu’elles ont souvent peur de ce genre d’endroits. La plupart du temps, elles accouchent chez elle avec l’aide de la comadrona. La césarienne de cette femme semble concentrer en elle une histoire particulière qui nous laisse entrevoir les complications auxquelles elle a dû faire face. Grâce à l’application contenue dans son téléphone, la comadrona peut en connaitre les ressorts.

La deuxième a 14 ans. Elle est enceinte de sept mois et est heureuse de donner naissance à son premier enfant. Son « esposo », avec lequel elle n’est pas mariée car elle n’a pas l’âge légal, est un garçon de 18 ans vivant dans une communauté voisine. Les livres qui jonchent le sol et les pancartes scotchées aux murs nous apprennent que la jeune fille étudie « le langage et la communication » et apprend l’anglais.

La dernière future maman est une femme d’une trentaine d’année. Pour cette visite, aucun téléphone ne sera utilisé, la jeune femme préfère la médecine traditionnelle encore pratiquée dans certaines communautés Mayas. La femme enceinte et la comadrona se rencontrent dans une sorte de sauna, appelé le Temascal. Elles s’y déshabillent toutes deux et la comadrona masse le corps de la femme enceinte. Après cela, elles se lavent et se passent sur le corps un bouquet d’herbes sacrées. La comadrona nous explique que cette méthode, depuis longtemps utilisée par les communautés Mayas, permet un développement optimal du bébé et que la chaleur contenue dans le Temascal ainsi que les massages prodigués à la future maman sont autant de facteurs qui garantiront un meilleur accouchement.

Nous finissons cette journée par un entretien filmé avec la comadrona, qui nous raconte avec une grande sensibilité son histoire et sa passion pour son métier. Elle en profite pour allumer un brasier d’aiguilles de pins au pied de l’autel religieux qui, à lui seul, meuble la pièce, grande et sombre, dans laquelle nous réalisons presqu’une heure d’entretien.

Jour 12 – Entrevista con Yoli *

Une nouvelle semaine commence aujourd’hui, et nous devons retrouver Yoli, la « Responsable del programa de salud móvil » à l’office de Wuqu’Kawoq pour faire un entretien. Pour l’occasion, Yoli avait revêtu sa plus belle tenue traditionnelle. Elle commence par nous expliquer que cela fait sept mois qu’elle travaille dans l’organisation. Puis, elle décrit les tenants et aboutissants du programme qu’elle doit superviser.

Depuis toujours chez les communautés Mayas, une « comadrona » s’occupe des femmes enceintes tout au long de leur grossesse. Dans les alentours de Tecpán, on en dénombre près de 150 et Wuqu’Kawoq collabore avec 42 d’entre elles, leur offrant un téléphone avec une application permettant de répertorier le suivi de santé des patientes et des futurs enfants. Les comadronas utilisent aussi l’application si elles découvrent certaines complications qui nécessitent le recours des médecins de Wuqu’Kawoq. En cas d’urgence, les comadronas appellent Wuqu’Kawoq et les patientes sont emmenées directement à l’hôpital de Chimaltenango avec une accompagnatrice qui assure la traduction en Kaqchikel une fois sur place. En effet, les personnels des services de santé public ne parlent pas le Kaqchikel et il arrive très souvent que les femmes des communautés autochtones soient discriminées et perçues comme “ignorantes”. Les accompagnatrices du programme de salud móvil sont donc aussi des soutiens psychologiques pour ces femmes qui ont généralement peur de l’hôpital, n’ayant jamais eu l’habitude de voyager jusqu’en ville. Pour Yoli, le plus important est de donner l’attention nécessaire aux patientes, une attention qu’elles ne reçoivent pas du personnel hospitalier.

L’après-midi est tout aussi studieux. Laura et Eléa sont restées sur le toit de la maison, armées de leurs caméras pendant que Chorkin et Pénélope travaillaient au chaud dans l’appartement. Mais notre hôte, Esperanza, reine de Tecpán à qui rien n’échappe, a su saisir l’anormalité de la situation et est venue le soir-même -sous couvert d’un thé et d’un plat chaud- pour en savoir davantage sur nos étranges activités de la journée…

  • Interview avec Yoli

Jour 11 – Visite des ruines de Iximché

La météo est capricieuse en ce début de mois de juillet. (Il faut le dire, on se fait encore difficilement à la saison des pluies !) Et pourtant, nous avons envie de profiter du dernier jour du week-end pour découvrir les alentours de la petite ville dans laquelle nous vivons depuis presque deux semaines maintenant.

Nous voilà ainsi en route pour les ruines de Iximché. Après une heure de marche ponctuée par des averses, nous entrons sur le site historique de l’ancienne ville Maya. La pluie a laissé place à une brume presque mystique, transpercée par les quelques temples dont le passage des siècles a sauvegardé la grandeur. De sa fondation en 1470 jusqu’à l’arrivée des colons espagnols en 1524, Iximché fut la capitale du territoire Maya Kaqchikel. Le site se compose de plusieurs temples de pierre dédiés aux Dieux, de palais et de deux terrains de pelote mésoaméricaine. Il a fallu attendre les années 1960 pour que les ruines de Iximché soient reconnues comme faisant partie des Monuments Nationaux guatémaltèques.

Nous continuons notre visite dans le passé, lorsque nous arrivons dans un espace plus reculé, protégé par une forteresse de pins. Nous sommes désormais face au présent. Celui de ce groupe, d’identité Maya Kaqchikel, qui se réunit tous les mois afin de faire des offrandes aux Dieux pour les remercier de leurs accomplissements personnels et collectifs. Des fleurs jaunes encerclent un brasier d’aiguilles de pin. Des fleurs blanches dessinent un chemin vers un autel dédié aux divinités. Les bonnes nouvelles se succèdent les unes aux autres, ponctuées par des prières collectives.

Un homme prend alors place au centre du groupe. Il est professeur dans l’une des universités de la région. Il s’élance dans une explication du programme qu’il souhaite créer sur la décolonisation de l’esprit et des connaissances. Il explique aux personnes qui l’encerclent que les communautés Mayas subissent une oppression matérielle et symbolique dont elles doivent s’émanciper. C’est pourquoi il a fait une demande au ministère afin que soit créé un département des études sur la décolonisation – il serait le premier au Guatemala.

Les communautés Mayas sont les acteurs de différents mouvements militants visant à défendre leurs droits, que ce soit au travers d’ONG comme Wuqu’Kawoq ou dans leur vie quotidienne.

Jour 10 – Une journée à Antigua…

Pour ce deuxième jour de « grand » week-end, nous partons, accompagnées d’Esperanza, à la découverte d’Antigua, l’ancienne capitale du Guatemala. Par chance, la météo est avec nous. Pârées de nos lunettes de soleil et de nos plus beaux tee-shirts nous partons à l’aventure. Le mot est juste car pour nous rendre jusqu’à l’ancienne capitale, nous devons passer par la case « bus publics » pendant près d’une heure trente ce qui n’est pas une mince affaire.

Après quelques dizaines de minutes sur le bord de la grande via interamericana, coincées entre les tuc-tucs ambulants, les pots d’échappements embaumants et le brouillard embuant, le bus déboule et s’impose au milieu du vacarme dans une entrée triomphale et prometteuse de la suite du trajet.
Un homme saute du bus à peine arrêté en hurlant :
– « Chimaltenango ???? »

D’un geste délicat et décontracté, nous faisons signe au loin pour signifier notre intérêt pour la destination susmentionnée. L’homme nous aperçoit « VIENE VIENE ! RAPIDOOO GRINGOOO ! ». Les gestes vifs de ses bras viennent intensifier l’urgence, devant notre hésitation à passer à travers l’embouteillage de tuc-tucs, l’homme arrête leur circulation, leur faisant barrage de son corps. Nous nous dépêchons de monter dans le bus qui repart avant même que l’homme-barrage ne soit complètement dedans.
Face à nous, deux nouveaux défis se dévoilent.
1) trouver une place
2) trouver l’allée centrale nous permettant d’accéder aux places
En effet, le bus se compose comme suit :
En théorie, des banquettes de deux places à gauche et à droite du bus, séparées par une allée centrale.
En pratique, des gens de gauche à droite du bus, si serrés les uns contre les autres qu’on ne distingue ni banquettes ni allée centrale, certains tiennent sans doute en équilibre, les fesses au-dessus du vide de l’allée centrale. Nous parvenons toutefois à aligner nos séants aux leurs, au prix d’un certain confort certes.
Enfin, l’« excès de vitesse » est euphémistique mais c’est le terme qui décrit le mieux la conduite du chauffeur. Heureusement, la pancarte au-dessus de ce dernier nous met en confiance « En Dios te confio »…

Une fois arrivées, nous découvrons à quel point la destination est touristique. A l’inverse de Tecpán, nous sommes loin d’être les seules occidentales se promenant dans les ruelles de la ville colorée. Esperanza connaît bien Antigua car son fils unique y vit depuis quelques années. Elle nous explique que l’ancienne capitale fut fondée avec l’arrivée des colons espagnols en 1524. Nous découvrons le « marché artisanal » et l’art du marchandage à la Guatémaltèque, les prix descendent rapidement de moitié et nous repartons contentes de nos achats respectifs.

Pour midi nous rejoignons le fils d’Esperanza qui, tout comme sa mère, représente un exemple d’ascension sociale, devenu aujourd’hui manageurs d’une start-up qui encourage les entrepreneurs. Ensemble, nous dégustons notre repas avec appétit, dans un restaurant très animé et coloré, à l’image de la ville.  Au menu, du Guacamole, du poulet, des pommes de terres, le tout délicieusement préparé et accompagné d’un jus de cramberries que l’on appelle ici « Jamaïca ».

Les ventres bien (trop) remplis, nous déambulons sous le soleil et profitons de la suite de cette journée chaleureuse au parfum de vacances… Bien que nous reprenions, dès le soir, notre travail quotidien.

Jour 9 – Jour Férié ? Et pourtant…

30 Juin. Dernier jour du mois. Nous apprenons que celui-ci est férié car c’est le jour de célébration de l’armée nationale depuis la fin de la guerre civile. Les bureaux de Wuqu’Kawoq sont fermés. Serions-nous contraintes au repos ?

… Non, encore trop attachées à notre calendrier français, nous profitons de cette journée pour prendre nos rendez-vous et réaliser deux interviews !

A 10 heures, nous retrouvons Esperanza chez elle, à quelques encablures de Tecpán. Elle nous explique qu’elle a été contrainte de déménager en dehors de la ville car elle ne pouvait plus payer son loyer de 1400 quetzales (environs 175 euros). Sa maison a été construite en 1 mois, elle borde la grande « Carratera Interamericana » qui relie le Mexique à l’Amérique Latine, en passant notamment par le Guatemala. Ça semble déjà impressionnant ? Et pourtant, cette «Carratera Interamericana » n’est qu’une parcelle de la « Carratera Panamericana » qui relie l’Alaska à l’Argentine sur 48000 km de long…

Esperanza est professeure d’économie domestique de niveau « basico », c’est-à-dire de niveau collège. Elle est issue d’un milieu populaire mais a réussi gravir les échelons grâce à diverses aides et opportunités qu’elle a su saisir (bourses, aides associatives, emprunt, parrainage par un couple vivant aux États-Unis, …). Elle vit seule dans cette petite masure. Son frère, qui vivait à côté, a récemment déménagé car il n’avait plus assez d’argent pour payer ce lieu. Elle a (ou a eu) un mari et un fils qui ne vivent plus avec elle. C’est une femme de caractère, instruite et indépendante qui se tient face à nous, prête à répondre à nos questions. Pour l’occasion, elle a revêtu sa tenue traditionnelle. Elle la quittera après l’interview car « c’est plus pratique de marcher en baskets ! ».

Après 1h30 d’interview et un café offert par notre hôte, nous nous accordons une pause pour aller déjeuner dans un restaurant à proximité. Soucieuse de nous montrer un maximum de choses, Esperanza nous mène à travers les communautés mayas situées derrière sa maison. Elle s’arrête devant un immense portail ocre, et sonne. « Un ancien député du Guatemala vit ici », nous confie-t-elle. La forteresse s’ouvre sur un immense terrain, des dizaines d’enfants y jouent impunément. Herbe verdoyante, balançoires, cabanes, piscines, terrains de basket, de tennis et de foot… Le contraste avec l’extérieur est saisissant, choquant. Face à nous, l’ancien député – tout sourire – nous invite à entrer. L’homme utilise cet espace comme un lieu récréatif pour les jeunes à qui il demande 125Q pour la journée. Alors que nous en n’avions pas vu jusqu’à présent, c’est une majorité d’enfants venus des Etats-Unis que nous découvrons dans ce lieu coupé du reste de la zone.

A 15h, nous prenons enfin la direction du restaurant. Le repas est frugal et cher. (Nous aurions préféré l’inverse.) Heureusement, nous compensons vite par de la nourriture intellectuelle. Esperanza nous présente une amie à elle, avocate de métier, et grandement investie dans l’accès au droit des femmes guatémaltèques. Le soleil entame sa course vers la nuit. Nous profitons de cette luminosité adoucie pour réaliser notre interview en extérieur. Ses paroles sont des plus pertinentes. Alors qu’elle n’a même pas préparé son entretien, l’avocate prend à bras le corps chaque question et y répond avec une précision folle : elle structure ses propos, cite des chiffres clé et des articles de la Constitution, passe par des rappels sociologiques avant d’exposer les faits. La nuit tombe quelques minutes après la fin de notre interview. L’avocate nous propose de nous ramener en voiture. A 19h, nous arrivons enfin à la casa, après cette longue journée, à la fois épuisante et enrichissante… Vive les jours fériés !

 

Jour 7 et 8 – Un détour historique nécessaire…

Nous avons profité de Tecpán durant les deux derniers jours, puisque l’activité de Wuqu’Kawoq était plutôt calme.

Sous perfusion de café local et aromatisé à la cannelle, Eléa et Chorkin ont commencé à éditer, couper, monter, ré-éditer, redécouper et remonter les premières images que nous avons prises depuis notre arrivée. Pour Pénélope et Laura, le programme a aussi été chargé, notamment avec la préparation des entretiens individuels à venir (pour cela, on vous laisse patienter jusqu’au prochain article…).

Nous voulons surtout profiter de cet article pour vous parler du Guatemala, de son histoire et de sa population. Le Guatemala est le pays le plus peuplé d’Amérique centrale, avec plus de 16 millions d’habitants, dont la moitié vit en dessous du seuil de pauvreté national. La précarité touche davantage les populations autochtones du pays. De fait, près de la moitié de la population est Maya. Leur nombre exact est sujet à de larges controverses dans le pays, dans un contexte où les discours nationalistes tendent à sous-estimer la proportion des communautés Mayas dans la population totale. Toutefois, pour comprendre comment le Guatemala est devenu un territoire avec une telle diversité culturelle, linguistique et ethnique, un détour par l’histoire du pays est nécessaire.

Les historiens datent à – 2000 avant Jésus Christ la naissance de la civilisation Maya. Durant cette époque, petits villages et communautés agricoles se sont dispersés sur l’actuel territoire du Guatemala, construisant alors des sociétés organisées et autonomes. Toutefois, l’arrivée des colons espagnols en 1524 bouleverse l’histoire de ces sociétés, alors devenues « indigènes ». Se met en place un système de « repartimiento » basé sur le travail forcé des peuples autochtones dans les fermes et les mines des colons. La structure sociale et politique de l’époque est organisée selon un système de caste et les Mayas sont les premières victimes d’une hiérarchie sociale qui place les colons blancs au sommet.

Le 15 septembre 1821, après trois siècles de domination coloniale, le Guatemala, le Nicaragua, le Salvador, le Costa Rica et le Honduras deviennent indépendants et forment ensemble Las Provincias Unidas del Centro de América. Toutefois, cette union se brise rapidement et le Guatemala devient un Etat-Nation indépendant en 1840. Dès lors, la construction de la Nation guatémaltèque se fait par l’exclusion et la discrimination des populations auto: « le modèle libéral considère l’indigène comme un problème qu’il faut supprimer afin de mener à bien un processus de civilisation » (reference). Tout au long du 19ème siècle, des politiques publiques sont mises en place afin d’assimiler ces populations et/ou de les utiliser comme main d’œuvre pour travailler dans les plantations de café, dans un contexte où le pays cherche avant tout à construire une société unitaire et centraliste. On assiste à une institutionnalisation du racisme qui va marquer tout le 20ème siècle jusqu’à aujourd’hui.

En 1945, ont lieu les premières élections démocratiques. Suite à un coup d’Etat militaire en 1954 mené par la CIA, le pays entre dans une période de troubles politiques et sociaux. Rapidement, une guérilla éclate et se généralise à l’ensemble des communautés autochtones. Opposant l’organisation de guérilleros Unidad Revolucionaria Nacional Guatemalteca et l’armée nationale, cette guerre civile marque l’histoire des années 1960. Le gouvernement militaire répond à la guérilla avec une brutalité extrême : disparitions forcées, violences physiques, mutilations et exposition publique de cadavres. La guerre atteint son paroxysme avec le coup d’Etat du Général Efraín Ríos Montt qui, après avoir lancé l’état d’urgence, ordonne une campagne généralisée de destruction des communautés Mayas jusqu’aux zones les plus marginalisées, faisant des dizaines de milliers de morts et plus d’un million de réfugiés. Il faut attendre le début des années 2000 pour que le général Efraín Ríos Montt soit jugé pour crime contre l’humanité et génocide.

Les années 1990 sont synonymes d’une décennie d’illusions selon les historiens nationaux. La signature des accords de paix en 1996 et la fin de la guerre civile ont donné des espoirs à la population guatémaltèque. Cependant, l’instabilité gouvernementale, la corruption, la violence urbaine et le crime organisé continuent de fracturer le pays. Les politiques néolibérales ont des conséquences désastreuses pour les économies locales. Aujourd’hui, 34% de la population vit sous le seuil de pauvreté extrême, faisant du Guatemala l’un des pays les plus pauvres du monde. La pauvreté – un facteur d’exclusion parmi d’autres au Guatemala – se concentre dans les communautés les plus marginalisées. Or, la marginalisation, comme construit social, est le reflet d’un passé colonial puis nationaliste. Exclusion, racisme et discriminations contre les populations Mayas témoignent d’une hiérarchie sociale toujours déterminée par des critères culturels et raciaux.

Toutefois, l’action de la société civile guatémaltèque et l’activisme des communautés autochtones donnent l’espoir d’une évolution vers un meilleur respect de leurs droits fondamentaux.

Jour 6 – A la découverte du programme de Salud Movíl

Aujourd’hui, nous partons pour la première fois dans les communautés Mayas les plus éloignées avec Maye, une infirmière de l’ONG. Nous quittons le bureau de Wuqu’Kawoq à 7h30 pour prendre la direction de Panavajal. Nous nous éloignons rapidement des routes goudronnées pour emprunter des chemins rocailleux et constamment redessinés par les pluies. La voiture avale le dénivelé, lorsque nous arrivons au sommet d’une des montagnes qui composent les alentours de Tecpán.  À l’horizon, trois volcans se dressent tandis que la verdure des champs cultivés tapisse le premier plan. Difficiles d’accès et isolés, les villages sont éparpillés le long de notre route.

Alors qu’elle a l’habitude de faire ce chemin en bus puis de continuer à pieds, Maye guide le chauffeur de notre voiture vers la maison de la première patiente de la journée. Elle est infirmière à Wuqu’Kawoq depuis moins d’un an, dans le cadre du programme de Salud Movíl. Celui-ci a permis de mettre en place une application pour les téléphones utilisée par les infirmières des communautés locales, afin qu’elles puissent faire appel à Wuqu’Kawoq en cas d’urgence. Dans le cadre de ce programme, Maye assure le suivi de patientes des communautés Mayas qui sont enceintes ou viennent d’accoucher.

Usted no debe tener que elegir entre su cultura y su salud.

La première patiente s’appelle Leticia M. et est âgée de 23 ans. Nous la rencontrons assise sur son lit, là où elle a accouché il y a 24 jours d’un petit garçon qui n’a pas encore de prénom. Maye fait sa consultation en Kaqchikel, lui prend sa pression, puis s’occupe du bébé. Nous sommes admiratives de la douceur que Maye dégage, prenant le temps d’expliquer à la jeune maman le programme d’aide à la santé de Wuqu-Kawoq et d’écouter chacun de ses besoins.

Maye demande à toutes ses patientes de noter sur une échelle de 1 à 5 – symbolisée par des visages contents et mécontents- la qualité des services de santé dispensés par les pouvoirs publics.  Les notes n’atteignent pas plus de 2/5 : l’argument principal est l’impossibilité pour ces femmes d’être comprises et écoutées car elles ont souvent pour langue principale le Kaqchikel et se déplacent très rarement en ville.

Nous avons rencontré des difficultés pour justifier notre présence auprès de la deuxième famille, notamment car le mari de la patiente nous qualifie dès notre arrivée de « gringos » au vu de notre couleur de peau. La patiente, âgée de 28 ans, s’apprête à donner naissance à son sixième enfant. Une fois sorties de l’habitation qui était l’une des plus isolées, Maye nous explique qu’elle a trouvé la consultation difficile à cause de la présence du mari, appuyé sur la table qui meuble la chambre commune des parents et des enfants tout au long de l’intervention. Sans mâcher ses mots, Maye nous explique qu’ « ici, les hommes décident souvent pour les femmes ».

Nous nous rendons ensuite chez une troisième patiente, qui vit dans une habitation moins rudimentaire. La présence de fenêtres et le volume de la pièce sont autant d’indices qui nous permettent de faire ce dernier constat. Comme dans les autres maisons, les symboles religieux sont les seules décorations de la chambre. Nous rencontrons Maria V., qui a accouché il y a deux jours seulement de son second enfant. Elle est accompagnée de sa sœur ainée, et de leurs enfants. Ces derniers s’amusent devant nous et nos caméras. La consultation, encore menée en Kaqchikel, est animée par les rires des mères et enfants, alors que les pères prennent une pause rapide pour le déjeuner avant de retourner travailler dans les champs.

Pour la dernière consultation, nous empruntons à pied un chemin sinueux qui mène jusqu’à l’habitation d’une jeune femme et sa mère, âgée de 16 ans de plus. Dans une chambre meublée par un lit, une armoire et une croix, Maye réalise son dernier examen de la journée. La jeune femme attend un bébé pour la mi-Août.

Nous rentrons, épuisées par la journée mais inspirées par le travail et l’énergie que Maye, âgée de 25 ans, dédie chaque jour aux communautés les plus marginalisées.

  • Défilant

Jour 5 – Silence plateau, ça tourne, action!

Aujourd’hui est notre premier jour de tournage. Le temps est clément, nous en profitons pour déambuler dans Tecpán afin de repérer des scènes de vie parlantes. En chemin, nous découvrons « la oficina de la mujer », le bureau municipal de Tecpán dédié aux femmes. Nous décidons timidement de franchir le pas de la porte et sommes reçues très chaleureusement par la directrice municipale. Elle nous explique que ce bureau existe depuis 2010 afin de mettre au courant les femmes de leurs droits et obligations, de les aider à faire face à des situations économiques et sociales précaires, notamment par la mise en place d’ateliers où celles-ci apprennent les rudiments nécessaires pour créer leurs propres projets. Elle insiste sur le rôle de la famille comme étant un cercle stable pour assurer le respect du droit des femmes et la bonne éducation des enfants. Selon elle, être « una soltera », une femme célibataire, ne permet pas aux femmes de donner une bonne éducation à leurs enfants. Nous nous demandons si cette vision est liée à la forte prégnance de la religion dans la société guatémaltèque. La directrice accepte avec plaisir de participer à la réalisation de notre documentaire au travers d’un entretien filmé.

Une fois l’énergie de la place centrale capturée par nos objectifs, nous décidons d’emprunter des ruelles plus éloignées. Devant une boulangerie, un groupe de femmes et enfants mayas attirent notre attention. Nous tentons d’entamer une discussion avec eux mais nous réalisons qu’ils parlent seulement Kaqchikel. Par un langage des signes tout droit sorti de notre imagination, nous parvenons à obtenir leur accord pour les filmer. La boulangère, quant à elle, semble à la fois surprise et fière d’être au premier plan de nos images. Elle s’active alors pour nettoyer sa boutique et nous fait signe pour filmer l’intérieur. En guise de remerciements, nous voulons lui acheter des petites pâtisseries locales, mais à notre plus grand étonnement, c’est elle qui nous en offre pour nous remercier de l’avoir filmée.

C’est remarquable de voir à quel point le partage et l’échange peuvent créer des liens presque instantanés entre les individus.

Demain est un grand jour pour nous, nous partons à la rencontre d’une communauté rurale pour laquelle Wuqu’Kawoq intervient.

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