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Jour 20 – Les deux derniers entretiens du projet InterCambio…

A une semaine du départ, nous profitons de cette journée pour réaliser les deux derniers entretiens dont nous avons besoin pour notre futur documentaire.

Nous ingurgitons un petit déjeuner préparé avec amour (Chorkin, la reine du cooking, nous a fait des pancakes ce  matin !) et nous nous rendons dans les locaux de Wuqu’Kawoq pour notre première entrevue de la journée. Nous rencontrons la docteure Waleska Lopez Canu, qui travaille au sein de l’ONG depuis 2012. Elle se définit, elle aussi, comme « una mujer indígena, Maya Kaqchikel » (une femme indigène, Maya Kaqchikel).

Dès le début de l’entretien, elle revient sur la création de Wuqu’Kawoq en 2007, suite au constat suivant : de nombreuses communautés Mayas ne peuvent accéder aux services de santé dispensés par le gouvernement à cause de la barrière de la langue. Le problème identifié par l’ONG Wuqu’Kawoq est intersectionnel: au Guatemala, les rapports de pouvoir entre les catégories ethniques, sociales et de sexe sont éminemment cristallisés dans tous les aspects de la vie sociale des habitants, et notamment les problématiques d’accès à la santé. Il faut souligner le racisme inhérent à de nombreuses politiques et programmes médicosociaux, seulement dispensés en langue espagnole et reposant sur des présupposés culturels et des stéréotypes. Les structures médicales ainsi que certaines ONG ont tendance à considérer que les femmes indigènes sont difficilement capables de comprendre les processus biologiques, en raison de l’analphabétisme de certaines ou de leurs supposées représentations culturelles indigènes du corps et de la santé. L’ONG Wuqu’Kawoq inscrit ainsi son action à l’intersection de ces problématiques.

La docteure nous explique que pour pallier aux discriminations que les minorités Mayas subissent, l’ONG Wuqu’Kawoq travaille de manière locale auprès des minorités les plus marginalisées, afin de répondre  aux besoin des populations et leur donner accès à la santé, un droit humain pourtant protégé par les conventions internationales. Pour les membres de l’ONG, choisir entre sa culture ou sa santé n’est pas acceptable : « Usted no debe tenir que elegir entre su cultura y su salud ». L’ONG s’associe ainsi avec les communautés des alentours de Tecpán pour identifier leurs besoins en matière de santé et leur fournir des soins à domicile et centrés sur la communauté. C’est intéressant de comprendre le travail des comadronas – dont on vous a parlé au jour 13 –  sous cet angle : elles sont le relai entre les instances médicales de l’ONG et les traditions locales, et permettent aux femmes de bénéficier de la médecine traditionnelle tout en assurant un suivi d’urgence tout au long de leur grossesse. Ainsi, plusieurs programmes sont mis en place par l’ONG : le programme de nutrition pour les enfants de 0 à 5 ans ; le programme de Salud de la Mujer et de Salud Móvil (nous vous en avions parlé dans les précédents articles) ; ou encore le programme de recherche visant à produire une étude sur la situation de l’accès à la santé au Guatemala dans un objectif militant.

Depuis le début de la création de l’organisation, ce sont plus de 2000 patient.e.s et leurs familles que l’ONG a aidés. L’organisation ne reçoit aucune subvention du gouvernement national, mais elle parvient à fonctionner en majorité grâce aux dons privés et à des programmes de solidarité canadiens et étasuniens (USAID notamment).

Cet entretien a été d’une grande richesse. La docteure est une femme brillante, mue par ses convictions. Elle ne se déclare pas ouvertement militante, mais agit avec ferveur en faveur des droits des communautés indigènes.

Inspirées par un tel entretien et admiratives du travail réalisé au quotidien par toutes ces femmes et hommes au sein de l’organisation Wuqu’Kawoq, nous prenons la direction de notre maison.. Enfin, nous devrions plutôt dire celle de notre hôte, Esperanza, que nous retrouvons sans trop tarder pour notre deuxième entretien de la journée.

Alors que nous la croisons cinq minutes avant portant un tablier, un t-shirt et un pantalon de jogging, Esperanza nous rejoint pour l’entretien vêtue d’un tenue traditionnelle des plus colorées (cf. photo !). Assise sur une chaise, au milieu de la cour de sa maison, elle répond à chacune de nos questions avec sensibilité, humilité, et humour. Notre hôte est une femme avec du caractère, qui replonge dans son passé pour nous expliquer ce qu’être « una mujer indígina » (une femme indigène) signifie pour elle. Elle travaille au marché de Tecpán quatre jours par semaine et élève seule son fils âgé de 17 ans. Elle est revenue il y a quelques mois d’Espagne pour s’occuper de sa maman, après le décès de son père. Esperanza nous explique à quel point il est difficile pour une femme guatémaltèque d’avoir des opportunités et de devenir indépendante. Que ce soit la pression familiale ou les discriminations sexistes, les obstacles qu’elle nous cite tout au long de sa vie sont nombreux. Avec une humilité incroyable, elle nous explique qu’il faut se battre chaque jour quand on est une femme… Et qu’elle le fait depuis des années, pour ses fils, pour elle-même et pour sa communauté.

Le temps est capricieux et les premières gouttes de pluie nous  forcent à écourter cet entretien. Nous allons dans la cuisine d’Esperanza, où elle est fière de nous montrer ce qu’elle prépare depuis ce matin pour le repas de demain. « Il faut utiliser la cuillère en bois et pas celle en métal, c’est ce que ma mère m’a toujours dit  et c’est ce qu’on fait dans la culture maya » nous dit-elle en remuant le maïs contenu dans une grande marmite, chauffé par les flammes d’un poêle traditionnel.

Nous finissons la soirée par un repas avec notre hôte. A nous de cuisiner cette fois ! Au menu, un rizotto guatémaltèque…

Jour 19 – Un lundi à Tecpán

En ce lundi matin, nous planifions notre travail pour notre dernière semaine.

Nous tenons une réunion afin d’aborder de manière plus spécifique la trame de notre documentaire, ce qui n’est pas une mince affaire. Avec du recul sur les trois semaines passées, nous sommes très contentes de tous les témoignages que nous avons pu récolter, et impressionnées par l’énergie dégagée par toutes les femmes que nous avons rencontrées.

Cette semaine, nous devons aussi travailler sur la narration du documentaire, la fameuse « voix off » qui devra être en espagnol. Nous sommes donc bien occupées…

En fin d’après-midi, nous invitons Esperanza à boire un café pour la remercier de toute l’aide qu’elle a pu nous apporter. Elle est très curieuse de connaître nos ressentis sur son pays et ce qu’on pense de la situation des femmes au Guatemala. Pas facile de répondre à une telle question sans heurter les traditions qui ont rythmé la vie d’Esperanza ! Nous nous lançons quand même dans l’exercice… Nous abordons aussi la criminalité du pays, Esperanza nous explique qu’après la guerre civile, de nombreux hommes n’avaient autre habitude que celle de se servir d’une arme. De ce fait, se retrouvant au chômage, certains d’entre eux ont préféré continuer à gagner leur vie de manière criminelle. C’est selon elle, une des explications du fort taux de criminalité du pays, sans oublier la situation géographique du Guatemala, qui en fait un passage obligé pour le trafic de drogue entre l’Amérique du Sud et les Etats-Unis. Esperanza nous décrit aussi le rôle de nombreuses ONG qui viennent en aide aux filles des communautés rurales pour que celles-ci aient accès à l’éducation, afin qu’elles puissent avoir l’opportunité de choisir leur propre chemin de vie.

Ce dernier moment en sa compagnie fut très enrichissant et au moment de se dire au revoir, nous réalisons que la fin du séjour approche…Raison de plus pour profiter des nachos et du Guacamole à l’heure de l’apéro !

 

Jours 17 et 18 – Un week-end entre Panajachel et Tecpán

Réveil matinal: nous sautons dans nos pantalons, enfilons nos baskets et attrapons nos sacs à dos, direction le Lac Atitlán. Don Cesar conduit le minibus vert, bruyant et tremblant, sur les routes sinueuses allant en direction de l’Ouest du pays. Après plus de deux heures de route, nous prenons un dernier virage sec avant que le paysage ne s’ouvre sur une immense étendue d’eau, la plus belle d’Amérique Centrale nous dit-on dans l’oreillette. Le lac est entouré de trois volcans – San Pedro, Tolimán, Atitlán – dont les sommets culminent à plus de 3500 mètres et s’allient pour bloquer les nuages. Une petite échoppe borde la route ; des chapeaux de toutes les couleurs, pendus sur un fil et agités par le vent, nous arrêtent. Le paysage est à couper le souffle – lui-même déjà très limité par l’altitude. Le lac remplit une large caldeira creusée il y a plus de 84 000 ans par une éruption volcanique.

Nous reprenons le chemin en direction de Panachavel, une petite ville touristique qui borde le lac. Alors que nous sommes en « plein hiver », le soleil se montre généreux aujourd’hui. Nous déambulons dans la petite cité, le regard constamment à la recherche des détails et éléments du paysage à ne pas manquer. Un sentiment de sérénité nous envahit pour la première fois depuis que nous sommes arrivées ici. Les derniers jours ont été intenses émotionnellement, intellectuellement et humainement.

Nous retournons vers un petit ponton qui s’allonge sur le lac. Cette fois, notre taxi sera un petit bateau qui traverse le lac d’un bout à l’autre, avec fragilité et fugacité. Nous arrivons à San Pedro, une petite bourgade assez touristique, construite sur le bord du lac, dans les pentes d’une montagne environnante. Vêtus de shorts et de tongs, ce sont principalement des touristes occidentaux qui se prélassent sous le soleil. Nous nous éloignons des ruelles les plus prisées, et tombons sur un petit restaurant dont l’arrière-cour n’est autre que le lac lui-même. Devant le restaurant, un homme fait cuire des cuisses de poulet, des saucisses et du poisson sur la braise. Nous traversons le rideau de fumée, pour rentrer dans les lieux, et décidons de nous installer sur une mince table située juste au bord de la terrasse. La vue est saisissante… Et encore plus appréciable lorsqu’elle est aromatisée par un poulet braisé, de l’avocat et quelques tortillas…

Et hop, il est déjà temps de revenir sur nos pas… Les volcans ont laissé passer quelques nuages gris, présage d’un temps orageux à venir. Nous reprenons le petit rafiot, qui tente d’éviter les vagues du lac désormais agité, tantôt en s’arrêtant, tantôt en accélérant. Après 45 minutes de traversée mouvementée, nous arrivons (enfin) à Panachavel. A peine le temps de faire quelques emplettes et il est déjà l’heure de retrouver Don Cesar, notre pilote de la journée, pour rentrer à Tecpán.

Reposée de notre voyage de la veille, nous décidons de commencer le dernier jour de la semaine avec un « meeting » dans la petite véranda de notre maison afin de planifier le programme des jours à venir. Il ne nous reste plus qu’ une semaine pour filmer les derniers plans de la ville, réaliser les interviews manquantes et écrire la trame principale du documentaire. Bref, nous avons de quoi nous occuper pour la semaine à venir ! Pour ce qui est du reste de la journée, nous nous rendons au « Cafe de Aqui », devenu, au cours des trois dernières semaines, notre repère préféré pour travailler tout en sirotant un café local. L’après-midi est ainsi bien occupée, entre la rédaction des articles du blog, de la trame du documentaire et du visionnage des interviews de la semaine passée. Nous finissons la journée par un petit apéritif au guacamole bien mérité…

Jour 16 – Interview avec la “Directora Municipal de la Oficina de la Mujer”

Nous finissons la semaine par un entretien avec la « Directora Municipal de la Oficina de la Mujer »* de Tecpán. Son bureau se situe en plein cœur de la ville, dans le grand bâtiment de la mairie qui borde la place centrale où le marché a lieu toutes les semaines. Nous sommes accueillies par trois femmes – « latinas » et « indigenas » nous préciseront-elles plus tard – qui nous font patienter quelques instants.

Sans trop attendre, la directrice, âgée d’une quarantaine d’années, nous accueille chaleureusement dans un bureau exiguë, dont les murs sont tapissés de documents administratifs, de dessins et de photos. Nous peinons à toutes trouver une place dans cet espace confiné : la préparation technique de l’entretien est digne d’une partie de Tetris…

Nous voilà enfin prête pour débuter cet entretien, tourné vers une vision plus politique et institutionnelle des enjeux des droits des femmes Mayas au Guatemala.

Sans trop en dire sur notre futur documentaire, nous voulons tout de même partager avec vous quelques éléments clés de cette rencontre (parce que oui, nous aussi nous voulons vous faire vivre un suspens digne de celui des séries les plus attendues). La Oficina de la Mujer a pour but d’offrir de meilleures opportunités aux femmes « indigenas » ou « latinas ». La directrice nous explique que, selon elle, hommes et femmes sont certes égaux en droit, mais que chacun doit respecter des obligations bien précises. Si les femmes doivent s’occuper de leurs enfants et de leurs maris, ces derniers sont en charge d’apporter les ressources économiques suffisantes au bien-être de leurs familles. C’est pourquoi des ateliers sont organisés afin de faire fabriquer aux femmes des savons, de la lessive ou d’autres objets…

Il est vrai que l’on se trouve assez loin de la vision et du travail effectué par Wuqu’Kawoq, en termes d’ « empoderamiento » des femmes guatémaltèques. Toutefois, les deux institutions travaillent à la fois en Espagnol et en Kaqchikel, afin de respecter ce qui est aujourd’hui reconnu par le droit international comme un droit collectif des populations autochtones – “le respect des langues et cultures autochtones” (Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones, 2007). Plus largement, alors que la hiérarchie sociale et économique du Guatemala est largement déterminée par des caractéristiques ethniques et culturelles, la langue est un véritable passe-droit dans ce pays. Un tel constat n’est pas sans faire écho à des situations homologues dans d’autres régions du monde…

Nous avons hâte de vous en dévoiler davantage sur ce que nous apprenons chaque jour grâce à nos rencontres et nos interviews.

* directrice du bureau municipal dédié aux femmes

Jour 15 – L’ONG Wuqu’Kawoq

Aujourd’hui nous avons profité du temps pluvieux pour travailler à l’office de Wuqu’Kawoq. Et il serait donc grand temps de vous en dire plus sur cette association.

L’ONG Maya Health Alliance Wuqu’Kawoq a été créée en janvier 2007 et cela fait maintenant 10 ans que ses membres s’engagent à apporter tous les soins nécessaires aux femmes des communautés rurales des alentours de Tecpán. Pour la petite anecdote, dans le calendrier Maya, « Wuqu’Kawoq » est la date à laquelle l’association fut créée.

 

L’ONG  Wuqu Kawoq se dit « globale » par la composition de son équipe et locale dans son expertise et son travail. Elle est composée à 98% de membres guatémaltèques et plus précisément, d’origine maya.

 

L’association est née du constat du manque de reconnaissance des populations autochtones par l’Etat guatémaltèque. Depuis la fin du XIXe siècle, l’idéologie politique et sociale dominante au Guatemala était celle du nationalisme exclusif qui ne reconnaissait et ne respectait pas la diversité culturelle du pays. Les Mayas étaient ainsi exclus de tout droit citoyen dans la mesure où ils se voyaient privés d’éducation dans leurs propres langues et du droit de vote s’ils ne parlaient pas espagnol. La situation s’est peu améliorée aujourd’hui. L’ONG Wuqu Kawoq constate qu’il existe au Guatemala des rapports de pouvoir selon les appartenances ethniques, sociales ainsi que les relations hommes femmes. Ces problématiques se répercutent dans l’accès à la santé des populations les plus défavorisées, à savoir les femmes autochtones Mayas, qui ne parlent pas l’espagnol et vivent dans des communautés rurales éloignées des centres villes.

Pour les membres de Wuqu’Kawoq, choisir entre sa culture ou sa santé n’est pas acceptable et l’objectif de l’ONG est donc de renforcer les soins de santé primaires dans le Guatemala rural. Cela implique qu’elle s’associe avec les communautés autochtones, notamment avec les comadronas, pour identifier les besoins en matière de santé des populations. L’association a décidé d’adopter une approche conscientisante, dans la mesure où elle favorise la prise de conscience par les communautés mayas de leurs conditions d’existence et des moyens de s’engager dans leur changement afin ne pas reproduire de nouveaux rapports de domination et de dépendance envers leur action.

Jusqu’à présent nous avons beaucoup appris des membres de l’ONG qui se battent pour la reconnaissance des droits des femmes mayas, la population la plus opprimée.

Jour 14 – Celebramos un futuro saludable*

En ce mercredi 5 juillet, nous nous rendons jusque Paquip, un village appartenant à la municipalité de Tecpán. Après plus d’une heure à sillonner les routes, puis les pistes, qui scindent les montagnes, nous arrivons au «Centro de Salud», le centre de santé municipal. Ce dernier est un bâtiment public qui regroupe quelques médecins, une pharmacie et différents cabinets.

Nous pénétrons l’enceinte dont les murs sont d’une pâleur commune à celle de nombreux hôpitaux. Nous avançons jusqu’à la salle centrale où une trentaine de femmes, pour la plupart Maya (au vu de leurs vêtements traditionnels), sont assises et attendent patiemment leur rendez-vous. Nous sommes surprises de ne voir que des femmes seules ou accompagnées de leurs enfants, dans un centre de santé mixte.

Nous rejoignons alors Sandy, l’infirmière de Wuqu’Kawoq que nous avons interviewée hier. Elle vient une fois par mois dans le centre de santé de Paquip pour animer le planning familial. Le reste du temps, elle sillonne les routes de la région pour réaliser cette mission dans différents villages. Sandy est âgée de 25 ans, elle nous explique qu’elle a choisi ce métier pour améliorer l’accès à la santé des membres de sa communauté, et en particulier celui des femmes. Elle aussi définit son identité comme « Maya Kaqchikel ».

Tout au long de la matinée, les rendez-vous se succèdent, sans aucun instant de répit pour la jeune infirmière dont l’optimisme et la patiente se mêlent pour accueillir au mieux ses patientes. Elle nous explique qu’elle travaille principalement sur deux aspects de la santé des femmes dans le cadre du planning familial. Le premier est la prévention et la détection de certaines maladies, notamment le cancer du col de l’utérus qui est l’un des cancers les plus meurtriers chez les femmes guatémaltèques en raison de leurs nombreuses grossesses. La seconde est la sensibilisation à l’utilisation de moyens de contraception, dont les plus fréquents au Guatemala sont l’injection, l’implant, le stérilet puis la pilule. Elle nous explique d’ailleurs qui si nous voyons principalement que des femmes dans le centre de santé, c’est que bien souvent les maris et familles ne sont pas au courant que ces dernières utilisent des moyens de contraception : « ellas tienen que esconderse » (elles doivent se cacher).

Ce ne sont pas moins d’une douzaine de patientes que Sandy, assistée par une seconde infirmière de Wuqu’Kawoq, a reçu, écouté et conseillé durant cette matinée. Tout cela se fait gratuitement, afin de donner à chacune la possibilité de venir au centre et de voir ses droits respectés (accès à la santé et à la contreception). Nous avons assisté à quelques consultations dans cette pièce meublée par un lit, un bureau et un comptoir sur lequel Sandy a installé les quelques éléments de matériel médical dont elle a besoin.

La première personne qui entre dans le bureau est une femme âgée de 21 ans. Comme beaucoup de femmes ici, elle porte son bébé sur son dos grâce à un large et épais tissu coloré. La consultation se fait en Kaqchikel, comme l’ensemble de celles qui suivront. La patiente vient dans le cadre d’une visite de suivi, après la pose d’un implant il y a 7 semaines. Sandy touche son bras, vérifie que l’implant n’a pas bougé et lui donne aussi les résultats du test du Papanicolaou – visant à détecter la présence du cancer du col de l’utérus. Tout va bien pour cette patiente, qui nous confie venir au centre sans que personne de son entourage ne le sache.

La seconde patiente est âgée d’une trentaine d’années et nous explique, en espagnol, qu’elle vient pour se faire retirer son implant contraceptif à cause des effets secondaires qu’il lui provoque. La conversation reprend ensuite en Kaqchikel. Sandy et la patiente se lèvent, et se dirigent vers le lit, couvert par un tissu blanc et éclairé par la lumière d’une fenêtre. Un rideau pâle assure l’intimité des lieux. Après avoir injecté un anesthésiant dans le bras de sa patiente, Sandy commence l’opération. Le scalpel ouvre la peau de la jeune femme sur plus de cinq centimètres pendant presque vingt minutes, pour enfin arriver à sortir l’implant contraceptif.

La troisième patiente que nous voyons vient pour se faire prescrire la pilule, un moyen de contraception peu utilisé au Guatemala – notamment car il est contraignant. Elle a 16 ans et vient au planning familial sans que ses parents ne le sachent. Sandy prend le temps nécessaire pour lui expliquer en détails comment la pilule fonctionne et les effets qu’elle aura sur son corps. Nous admirons cette jeune infirmière de 25 ans, si dévouée à ses convictions.

La dernière femme qui entre dans la pièce est âgée de 26 ans, elle est accompagnée de son mari qui reste à l’extérieur afin de prendre soin de leur bébé le temps de la consultation. C’est le premier couple que nous voyons dans le centre de santé. C’est la première femme que nous rencontrons qui vient sans le cacher à son mari. A l’aide d’une large aiguille, Sandy lui pose un implant contraceptif sous la peau du bras droit.

Nous voilà de retour à Tecpán, afin de réaliser notre dernière interview de la journée avec Michel, médecin au sein de Wuqu’Kawoq. Ils sont seulement 3 hommes à travailler pour l’organisation et Michel nous confie son admiration pour le travail réalisé par les femmes de Wuqu’Kawoq.

* Célébrons un futur en bonne santé!

 

Jour 13 – Deuxième jour pour suivre le programme de « Salud Móvil »

Réveil aux aurores pour notre deuxième jour auprès des communautés Mayas, avec une infirmière de Wuqu’Kawoq. Ces villages sont bien plus isolés que les premiers dans lesquels nous nous étions rendues: plus d’une heure de route à travers les montagnes, sur les chemins étroits, ensablés et caillouteux. Pour l’occasion, nous ne sommes pas moins de 9 dans une voiture pouvant contenir 5 individus. Les virages et le dénivelé du trajet nous plonge dans un état second et nauséeux dont nous ne nous extirperons qu’en fin de journée.

Le programme que nous observons aujourd’hui se rapporte à la « Salud Móvil » qui utilise la technologie (et plus particulièrement le smartphone) au service de la santé. Nous suivons une « comadrona », une sage-femme locale vivant elle-même dans ces communautés reculées, dans ses trois visites de la journée. Le rôle de la comadrona est de vérifier, à l’aide d’appareils technologiques divers, que le bébé est en bonne santé. Pour cela, la comadrona place un téléphone sur le ventre de la future maman et le relie à des haut-parleurs. On peut alors entendre les battements du coeur du bébé. L’application utilisée est en Kaqchikel. En début de séance, la comadrona pose un ensemble de questions de sorte à remplir la fiche médicale de la patiente sur son application. Elle lui demande notamment combien de grossesses elle a vécu, de combien d’enfants elle est mère, quel est son âge, si elle déjà allée à l’hôpital, si elle a connu des complications de santé au cours de sa vie, si elle est diabétique, etc. La question de la contraception n’est pas posée car il est délicat d’aborder ce sujet, nous révèle l’infirmière de Wuqu’Kawoq. De plus, la comadrona que nous suivons est elle-même très religieuse. Elle est mère de « 11 enfants et d’un enfant mort-né », et le sujet de la contraception n’est pas abordé de la matinée. L’ensemble des informations recueillies est enregistrée par la comadrona sur l’application de suivi des femmes enceintes créée par Wuqu’Kawoq.

« Chaque cas est unique » nous explique la comadrona. Notre matinée nous le confirme rapidement.

La première femme a 41 ans. La marque brune ciselant son ventre est la séquelle d’une césarienne passée. Les femmes Mayas Kaqchikel ne se rendent à l’hôpital qu’en cas de problème grave car les médecins n’y parlent pas leur langue et qu’elles ont souvent peur de ce genre d’endroits. La plupart du temps, elles accouchent chez elle avec l’aide de la comadrona. La césarienne de cette femme semble concentrer en elle une histoire particulière qui nous laisse entrevoir les complications auxquelles elle a dû faire face. Grâce à l’application contenue dans son téléphone, la comadrona peut en connaitre les ressorts.

La deuxième a 14 ans. Elle est enceinte de sept mois et est heureuse de donner naissance à son premier enfant. Son « esposo », avec lequel elle n’est pas mariée car elle n’a pas l’âge légal, est un garçon de 18 ans vivant dans une communauté voisine. Les livres qui jonchent le sol et les pancartes scotchées aux murs nous apprennent que la jeune fille étudie « le langage et la communication » et apprend l’anglais.

La dernière future maman est une femme d’une trentaine d’année. Pour cette visite, aucun téléphone ne sera utilisé, la jeune femme préfère la médecine traditionnelle encore pratiquée dans certaines communautés Mayas. La femme enceinte et la comadrona se rencontrent dans une sorte de sauna, appelé le Temascal. Elles s’y déshabillent toutes deux et la comadrona masse le corps de la femme enceinte. Après cela, elles se lavent et se passent sur le corps un bouquet d’herbes sacrées. La comadrona nous explique que cette méthode, depuis longtemps utilisée par les communautés Mayas, permet un développement optimal du bébé et que la chaleur contenue dans le Temascal ainsi que les massages prodigués à la future maman sont autant de facteurs qui garantiront un meilleur accouchement.

Nous finissons cette journée par un entretien filmé avec la comadrona, qui nous raconte avec une grande sensibilité son histoire et sa passion pour son métier. Elle en profite pour allumer un brasier d’aiguilles de pins au pied de l’autel religieux qui, à lui seul, meuble la pièce, grande et sombre, dans laquelle nous réalisons presqu’une heure d’entretien.

Jour 12 – Entrevista con Yoli *

Une nouvelle semaine commence aujourd’hui, et nous devons retrouver Yoli, la « Responsable del programa de salud móvil » à l’office de Wuqu’Kawoq pour faire un entretien. Pour l’occasion, Yoli avait revêtu sa plus belle tenue traditionnelle. Elle commence par nous expliquer que cela fait sept mois qu’elle travaille dans l’organisation. Puis, elle décrit les tenants et aboutissants du programme qu’elle doit superviser.

Depuis toujours chez les communautés Mayas, une « comadrona » s’occupe des femmes enceintes tout au long de leur grossesse. Dans les alentours de Tecpán, on en dénombre près de 150 et Wuqu’Kawoq collabore avec 42 d’entre elles, leur offrant un téléphone avec une application permettant de répertorier le suivi de santé des patientes et des futurs enfants. Les comadronas utilisent aussi l’application si elles découvrent certaines complications qui nécessitent le recours des médecins de Wuqu’Kawoq. En cas d’urgence, les comadronas appellent Wuqu’Kawoq et les patientes sont emmenées directement à l’hôpital de Chimaltenango avec une accompagnatrice qui assure la traduction en Kaqchikel une fois sur place. En effet, les personnels des services de santé public ne parlent pas le Kaqchikel et il arrive très souvent que les femmes des communautés autochtones soient discriminées et perçues comme “ignorantes”. Les accompagnatrices du programme de salud móvil sont donc aussi des soutiens psychologiques pour ces femmes qui ont généralement peur de l’hôpital, n’ayant jamais eu l’habitude de voyager jusqu’en ville. Pour Yoli, le plus important est de donner l’attention nécessaire aux patientes, une attention qu’elles ne reçoivent pas du personnel hospitalier.

L’après-midi est tout aussi studieux. Laura et Eléa sont restées sur le toit de la maison, armées de leurs caméras pendant que Chorkin et Pénélope travaillaient au chaud dans l’appartement. Mais notre hôte, Esperanza, reine de Tecpán à qui rien n’échappe, a su saisir l’anormalité de la situation et est venue le soir-même -sous couvert d’un thé et d’un plat chaud- pour en savoir davantage sur nos étranges activités de la journée…

  • Interview avec Yoli

Jour 11 – Visite des ruines de Iximché

La météo est capricieuse en ce début de mois de juillet. (Il faut le dire, on se fait encore difficilement à la saison des pluies !) Et pourtant, nous avons envie de profiter du dernier jour du week-end pour découvrir les alentours de la petite ville dans laquelle nous vivons depuis presque deux semaines maintenant.

Nous voilà ainsi en route pour les ruines de Iximché. Après une heure de marche ponctuée par des averses, nous entrons sur le site historique de l’ancienne ville Maya. La pluie a laissé place à une brume presque mystique, transpercée par les quelques temples dont le passage des siècles a sauvegardé la grandeur. De sa fondation en 1470 jusqu’à l’arrivée des colons espagnols en 1524, Iximché fut la capitale du territoire Maya Kaqchikel. Le site se compose de plusieurs temples de pierre dédiés aux Dieux, de palais et de deux terrains de pelote mésoaméricaine. Il a fallu attendre les années 1960 pour que les ruines de Iximché soient reconnues comme faisant partie des Monuments Nationaux guatémaltèques.

Nous continuons notre visite dans le passé, lorsque nous arrivons dans un espace plus reculé, protégé par une forteresse de pins. Nous sommes désormais face au présent. Celui de ce groupe, d’identité Maya Kaqchikel, qui se réunit tous les mois afin de faire des offrandes aux Dieux pour les remercier de leurs accomplissements personnels et collectifs. Des fleurs jaunes encerclent un brasier d’aiguilles de pin. Des fleurs blanches dessinent un chemin vers un autel dédié aux divinités. Les bonnes nouvelles se succèdent les unes aux autres, ponctuées par des prières collectives.

Un homme prend alors place au centre du groupe. Il est professeur dans l’une des universités de la région. Il s’élance dans une explication du programme qu’il souhaite créer sur la décolonisation de l’esprit et des connaissances. Il explique aux personnes qui l’encerclent que les communautés Mayas subissent une oppression matérielle et symbolique dont elles doivent s’émanciper. C’est pourquoi il a fait une demande au ministère afin que soit créé un département des études sur la décolonisation – il serait le premier au Guatemala.

Les communautés Mayas sont les acteurs de différents mouvements militants visant à défendre leurs droits, que ce soit au travers d’ONG comme Wuqu’Kawoq ou dans leur vie quotidienne.

Jour 10 – Une journée à Antigua…

Pour ce deuxième jour de « grand » week-end, nous partons, accompagnées d’Esperanza, à la découverte d’Antigua, l’ancienne capitale du Guatemala. Par chance, la météo est avec nous. Pârées de nos lunettes de soleil et de nos plus beaux tee-shirts nous partons à l’aventure. Le mot est juste car pour nous rendre jusqu’à l’ancienne capitale, nous devons passer par la case « bus publics » pendant près d’une heure trente ce qui n’est pas une mince affaire.

Après quelques dizaines de minutes sur le bord de la grande via interamericana, coincées entre les tuc-tucs ambulants, les pots d’échappements embaumants et le brouillard embuant, le bus déboule et s’impose au milieu du vacarme dans une entrée triomphale et prometteuse de la suite du trajet.
Un homme saute du bus à peine arrêté en hurlant :
– « Chimaltenango ???? »

D’un geste délicat et décontracté, nous faisons signe au loin pour signifier notre intérêt pour la destination susmentionnée. L’homme nous aperçoit « VIENE VIENE ! RAPIDOOO GRINGOOO ! ». Les gestes vifs de ses bras viennent intensifier l’urgence, devant notre hésitation à passer à travers l’embouteillage de tuc-tucs, l’homme arrête leur circulation, leur faisant barrage de son corps. Nous nous dépêchons de monter dans le bus qui repart avant même que l’homme-barrage ne soit complètement dedans.
Face à nous, deux nouveaux défis se dévoilent.
1) trouver une place
2) trouver l’allée centrale nous permettant d’accéder aux places
En effet, le bus se compose comme suit :
En théorie, des banquettes de deux places à gauche et à droite du bus, séparées par une allée centrale.
En pratique, des gens de gauche à droite du bus, si serrés les uns contre les autres qu’on ne distingue ni banquettes ni allée centrale, certains tiennent sans doute en équilibre, les fesses au-dessus du vide de l’allée centrale. Nous parvenons toutefois à aligner nos séants aux leurs, au prix d’un certain confort certes.
Enfin, l’« excès de vitesse » est euphémistique mais c’est le terme qui décrit le mieux la conduite du chauffeur. Heureusement, la pancarte au-dessus de ce dernier nous met en confiance « En Dios te confio »…

Une fois arrivées, nous découvrons à quel point la destination est touristique. A l’inverse de Tecpán, nous sommes loin d’être les seules occidentales se promenant dans les ruelles de la ville colorée. Esperanza connaît bien Antigua car son fils unique y vit depuis quelques années. Elle nous explique que l’ancienne capitale fut fondée avec l’arrivée des colons espagnols en 1524. Nous découvrons le « marché artisanal » et l’art du marchandage à la Guatémaltèque, les prix descendent rapidement de moitié et nous repartons contentes de nos achats respectifs.

Pour midi nous rejoignons le fils d’Esperanza qui, tout comme sa mère, représente un exemple d’ascension sociale, devenu aujourd’hui manageurs d’une start-up qui encourage les entrepreneurs. Ensemble, nous dégustons notre repas avec appétit, dans un restaurant très animé et coloré, à l’image de la ville.  Au menu, du Guacamole, du poulet, des pommes de terres, le tout délicieusement préparé et accompagné d’un jus de cramberries que l’on appelle ici « Jamaïca ».

Les ventres bien (trop) remplis, nous déambulons sous le soleil et profitons de la suite de cette journée chaleureuse au parfum de vacances… Bien que nous reprenions, dès le soir, notre travail quotidien.

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