Quelques réflexions sur la légitimité des ONG : entre critiques et bonnes pratiques, comment repenser une action inclusive ?

L’exemple de l’action de Wuqu’Kawoq au Guatemala

 

L’utilisation de l’épithète « non-gouvernemental » comme  argument moral nous renvoie au présupposé selon lequel toute action menée par une ONG serait nécessairement bonne, puisqu’elle viendrait en aide à une population dans le besoin ou lutterait pour une cause perçue comme « juste ». Toutefois, ce lien a priori intuitif se révèle être trompeur. De fait, il occulte les dynamiques sociologiques profondes et les rapports de pouvoir – plus ou moins explicites – qui structurent les relations entre ONG, bénéficiaires, partenaires et Etats. Pis encore, l’action des ONG bénéficierait d’un présupposé de légitimité qui leur confèrerait une immunité quasi absolue, puisqu’elles agiraient dans le sens du “bien” – sorte de nébuleuses de valeurs supposées universelles. Or, sous couvert de ce bouclier moral, certaines organisations non-gouvernementales sont laissées relativement libres de leurs actes, causant parfois “plus de mal que de bien”. Dès lors, il convient bien de porter un regard critique, sans aucun doute nécessaire, sur l’action des ONG qui sont aujourd’hui présentes dans les quatre coins du monde.

L’organisation Wuqu Kawoq s’est rendue consciente de l’ineffectivité des approches majoritaires et ethhnocentrées, tant dans le droit international que dans les pratiques non-gouvernementales elles-mêmes. Fondée en 2007 par une anthropologue et un médecin américains – respectivement Anne Kraemer Diaz et Peter Rohloff – Wuqu’Kawoq agit au Guatemala pour la préservation des droits des communautés Mayas, notamment le droit à la santé pour les femmes des communautés autochtones. L’action de cette organisation guatémaltèque nous invite à repenser les modes d’action des ONG : l’organisation Wuqu’Kawoq promeut la défense  des droits des minorités, tout en valorisant une approche conscientisante et un ancrage local de leurs actions, dans le but de ne pas reproduire les rapports de force eux-mêmes sources d’oppression des minorités. Un tel modèle s’éloigne, tant dans ses fondements que dans ses modes d’action, des structures traditionnelles des ONG.

 

1. L’action de Wuqu’Kawoq dans les communautés Mayas au Guatemala : une approche intersectionnelle des droits humains

1.1. Les peuples autochtones au Guatemala : la construction historique d’un rapport de force

Aujourd’hui, la question des peuples autochtones concerne plus de 300 millions de personnes dans le monde. Si les Nations-Unies se préoccupent de ce sujet depuis une quarantaine d’années, les progrès restent lents, fluctuants et incertains. En 1975, la création du World Council of Indigenous Peoples (Conseil mondial pour les peuples autochtones), donne à voir la première dénomination officielle des « peuples autochtones » à l’échelle internationale. Il faut toutefois attendre l’année 1982 pour qu’une définition officielle de la notion de « population autochtone » soit élaborée, grâce à la mise en place d’un groupe de travail des Nations-Unies. Ce groupe de travail relève quatre critères pour définir les peuples autochtones :

  • La continuité historique : une continuité historique doit pouvoir être établie entre les autochtones et les premiers habitants d’un territoire avant sa conquête.
  • La différence culturelle : les peuples autochtones ne se sentent pas appartenir à la culture de la société dominante du pays dans lequel ils habitent.
  • Le principe de non-dominance : les peuples autochtones sont en marge de la société majoritaire.
  • L’auto-identification : Les individus ont conscience d’appartenir à un peuple autochtone et, d’autre part, de son acceptation en tant que membre de ce peuple par le peuple autochtone lui-même.

La caractéristique générale est l’effet de domination, considérablement amplifié par la colonisation occidentale et par la mondialisation de l’économie. Le cas du Guatemala est emblématique, puisque l’arrivée des premiers colons espagnols il y a 500 ans marque le début d’une histoire difficile, mouvementée et sanglante pour les peuples Xincas, Garifunas et Mayas. Leurs terres et leur liberté ayant été accaparées, ces derniers sont dès lors les victimes d’une hiérarchie sociale et raciale qui les place constamment aux échelons inférieurs. Depuis la fin du XIXème siècle, l’idéologie politique et sociale dominante au Guatemala est celle du « nationalisme exclusif » qui ne reconnait alors pas la diversité culturelle du pays. Les peuples autochtones sont exclus de tout droit, dans la mesure où ils se voient privés d’éducation dans leurs propres langues ainsi que du droit de vote s’ils ne parlent pas espagnol. Le pouvoir politique national est à cette époque dominé par une élite restreinte, appelée Ladina. Il s’agit d’une population non indigène du Guatemala, de culture et de langue espagnole. D’ailleurs, cette dernière montrait peu de respect pour les langues, les cultures et le savoir-faire des populations autochtones. La volonté de construire une société unitaire et centralisée, motivée par un fort sentiment nationaliste, justifie l’assimilation des populations Mayas. Une véritable institutionnalisation du racisme se met en place et perdure tout au long du XXème siècle.

À la suite à un coup d’Etat militaire en 1954, une guérilla éclate et le conflit se généralise à l’ensemble des communautés autochtones. La répression militaire étant la réponse systématique à la guerre civile, on assiste à des disparitions forcées, des violences physiques ou encore des mutilations des populations autochtones du Guatemala. La guerre atteint son paroxysme avec le coup d’Etat du Général Efraín Ríos Montt qui, après avoir lancé l’état d’urgence, ordonne une campagne généralisée de destruction des communautés Mayas jusqu’aux zones les plus marginalisées, faisant des dizaines de milliers de morts et plus d’un million de réfugiés. Les accords de paix sont signés en 1996. Ils marquent la fin de la guerre civile et du génocide à l’encontre des Mayas.

Malgré de tels accords de paix, la situation reste préoccupante à l’heure actuelle. En effet, près de 34% de la population vit sous le seuil de pauvreté extrême. Ce sont principalement les communautés autochtones qui sont les plus marginalisées. Or, la marginalisation, comme construit social, est le reflet d’un passé colonial puis nationaliste. Exclusion, racisme et discriminations contre les populations Mayas témoignent d’une hiérarchie sociale toujours déterminée par des critères culturels et raciaux.

1.2. Les difficultés d’accès à la santé des populations Mayas : à l’intersection des discriminations ethniques, sociales et de sexe

Alors que le Guatemala est le pays le plus inégal d’Amérique Latine en termes de répartition des richesses, le problème identifié par l’ONG Wuqu’Kawoq est intersectionnel. Au Guatemala – comme dans d’autres pays -, les rapports de pouvoir entre les catégories ethniques, sociales et de sexe sont éminemment cristallisés dans tous les aspects de la vie sociale des habitants, et notamment les problématiques d’accès à la santé. Dans Contrôler et contraindre : la planification des femmes indigènes au Guatemala, Anaïs Garcia met au jour les dimensions discriminantes des programmes médico-sociaux de santé mis en place par l’Etat guatémaltèque, conjointement à l’action d’une multitude d’ONG financées par des organismes internationaux. Sous couvert d’agir (pourtant) en faveur du “développement”, de nombreuses ONG mènent des projets de développement imprégnés d’une idéologie néo-malthusienne selon l’auteure : la pauvreté et la surpopulation sont pointées comme des causes primaires des problèmes sociaux actuels. Des ONG ont lancé des campagnes pour préconiser l’usage massif de méthodes de contraception définitives et des quotas ont été mis en place, ce qui semble difficilement admissible au sein d’une éthique mondiale contemporaine. De plus, Anaïs Garcia met en avant la dimension fortement genrée des politiques de santé : le sexe, la classe, le niveau d’alphabétisation et l’appartenance ethnique déterminent le ciblage, l’orientation et le traitement des individus au sein des structures de santé, dont les plus défavorisées sont les femmes autochtones. L’auteure écrit : “dans les représentations communes guatémaltèques, les caractéristiques d’être « indigène », femme, analphabète, rurale, et d’appartenir aux couches sociales défavorisées sont très communément associées”. Les structures médicales ainsi que certaines ONG ont tendance à considérer que les femmes issues des populations autochtones sont difficilement capables de comprendre les processus biologiques, en raison de l’analphabétisme de certaines d’entre elles ou de leurs supposées représentations culturelles – « indigènes » – du corps et de la santé. Enfin, il faut souligner les discriminations inhérentes à de nombreuses politiques et programmes médicosociaux, seulement dispensés en langue espagnole et reposant sur des présupposés culturels stéréotypés.

1.3. L’ONG Wuqu’Kawoq, un intermédiaire nécessaire entre les populations Maya et l’Etat

Pour pallier aux discriminations que les minorités Mayas subissent, l’ONG Wuqu’Kawoq travaille au niveau local, auprès des populations les plus marginalisées du Guatemala. Le problème d’accès à la santé est un défi majeur pour les populations autochtones ne parlant pas ou peu l’espagnol. L’ONG Wuqu’Kawoq essaye d’y répondre en surmontant les obstacles de la langue et de la culture pour que ces personnes puissent avoir accès à la médecine guatémaltèque.  En effet, plus de la moitié de la population du Guatemala parle une langue Maya – notamment, dans la région de Chimaltenango, la communauté Maya parle le Kaqchikel – tandis que la plupart du corps médical parle uniquement espagnol. De ce fait, nos entretiens auprès des communautés Mayas ont montré que beaucoup préfèrent se soigner « à la maison », dans la communauté, au risque parfois de leur vie, plutôt que d’être traités dans un hôpital où personne ne parle leur langue et ne respecte leurs pratiques culturelles.

Le travail de Wuqu’Kawoq est aujourd’hui central pour des centaines de familles issues des communautés autochtones et vivant dans les zones rurales du Guatemala, notamment dans les départements de Chimaltenango et Antigua. L’intervention tierce de l’ONG permet de pallier au manque de représentativité des groupes autochtones au sein des structures sociales et politiques du Guatemala. Pour les membres de l’ONG, choisir entre sa culture et sa santé n’est pas acceptable. Un tel dilemme est pourtant fréquemment imposé aux populations Mayas, et davantage encore aux femmes de ces communautés. A ce titre, Wuqu’Kawoq lutte contre un problème intersectionnel, situé à la confluence entre discriminations ethniques et de genre, et qui se cristallise dans l’accès à la santé. Dès lors, l’objectif de l’ONG est de permettre un accès facilité aux soins médicaux dans le Guatemala rural. Cela implique qu’elle s’associe avec les communautés autochtones pour identifier leurs besoins en matière de santé et leur fournir des soins à domicile, tout en préservant la culture Maya. Il s’agit aussi de permettre aux communautés autochtones une meilleure reconnaissance institutionnelle afin que leurs droits soient effectivement garantis.

 

2. Wuqu’Kawoq ou la volonté d’empowerment des communautés mayas et de (re)valorisation de leurs droits

2.1. Le choix d’une méthode d’action conscientisante

Il convient tout d’abord de souligner le double enjeu auquel est confrontée l’ONG, à savoir :

  • Éviter les écueils d’une action ethnocentrique qui pourrait violer les codes culturels des populations mayas,
  • Ne pas reproduire de rapports de dominations tels qu’ils existent dans les programmes actuels d’accès à la santé.

Pour cela, l’ONG a notamment décidé d’adopter une approche conscientisante, dans la mesure où elle favorise la prise de conscience par les communautés mayas de leurs conditions d’existence et des moyens de s’engager dans leur changement. Pour cela, elle produit notamment de nombreux rapports sur l’état des communautés indigènes mayas au Guatemala ou bien favorise le renforcement des liens sociaux entre les communautés, ayant notamment créé un facebook en langue Kaqchikel. Pour donner un autre exemple, plus de 5000 heures de capacity building ont été dispensées en 2015 au sein même des communautés. En agissant de la sorte, l’ONG cherche à ne pas reproduire de nouveaux rapports de domination et de dépendance : il s’agit de rendre les populations autochtones capables de faire valoir leurs propres droits dans un objectif non pas de développement mais d’autonomisation. L’ONG souhaite ainsi éviter les approches misérabilistes qui tendent à fragiliser le pouvoir symbolique et l’action collective des populations autochtones. D’ailleurs, cette approche conscientisante, basée sur des relations horizontales plutôt que verticales, a été formalisées par la Charte éthique de l’ONG que chaque partenaire, bénévole ou membre salarié, doit signer avant de prendre part aux actions.

2.2. Une ONG globale dont l’expertise est locale

L’ONG  Wuqu Kawoq se dit « globale » par la composition de son équipe mais locale dans son expertise et son travail. En effet, elle est composée de membres américains et guatémaltèques. Cependant, il est important de souligner que 98% du personnel payé au sein de l’ONG est guatémaltèque, et plus précisément Maya. Par ailleurs, Anne Kraemer Diaz, la confondatrice de l’ONG Wuqu ‘Kawoq en 2007, a été formée comme anthropologue culturelle à l’Université du Kansas, où elle a obtenu sa maîtrise et son doctorat. Elle a reçu une bourse Fulbright en 2007 pour examiner la relation entre les communautés rurales guatémaltèques et les ONG qui les servent. On comprend donc que l’ONG Wuqu Kawoq, de par sa composition, cherche davantage la compréhension avec les populations autochtones qu’une relation de dominants-dominés et cela ne peut se faire qu’en parlant la langue Kaqchikel et en travaillant localement pour comprendre les enjeux réels et les besoins des communautés sur place. En 2015, l’ONG est parvenue à mettre en place une clinique hospitalière à Santiago. Celle-ci permet aux patients des communautés autochtones d’avoir accès aux soins dans la dignité qu’ils méritent.

2.3. La valorisation des cultures et droits autochtones : l’exemple de la langue

Afin de ne pas reproduire les rapports de domination décrits précédemment, l’ONG Wuqu’Kawoq a développé un répertoire d’actions qui valorise les droits et les pratiques culturelles et sociales des populations autochtones. En plus d’être menées par des membres d’origines diverses et avant tout Maya, toutes les actions entreprises par l’ONG le sont en double langue – espagnol et Kaqchikel – , permettant ainsi de lutter contre les rapports de force symbolique, en obligeant par exemple des individus mayas à parler espagnol pour pouvoir accéder aux services de l’ONG (si tant est qu’ils le puissent). Wuqu’Kawoq a notamment collaboré avec deux ONG de défense des peuples autochtones, Cutlural Survival et Kaqchikel Cholchi’, pour mettre en place des podcasts radio en langue Kaqchikel à propos de problématiques de santé. De nombreux linguistes sont aussi présents dans l’ONG, et détiennent un rôle de relai essentiel. Cette approche par la revalorisation du langage et de la culture est nécessaire, dans un contexte où le racisme et les discriminations au Guatemala naissent souvent d’une non pratique de l’espagnol. Aussi, permettre aux communautés mayas de pouvoir pratiquer la langue dans laquelle ils se sentent le plus à l’aise est essentiel dans le cadre de l’accès à la santé. Comme le montrent les deux sociologues Claudia Ticca et Véronique Traverso, lors des consultations médicales, le langage et la capacité de s’exprimer par soi-même avec ses propres mots jouent un rôle clé dans l’établissement d’un diagnostic adapté, dans la construction d’une relation de confiance entre patient et médecin, etc.


3. Comment définir le “non-gouvernemental” avec Wuqu’Kawoq?

3.1. La nécessaire reconnaissance des droits collectifs à l’échelle du droit international

L’action de l’ONG Wuqu Kawoq part d’un constat fréquemment établi : la différence culturelle est un obstacle à l’accès aux droits fondamentaux. Pourtant, reconnaître l’existence d’autres cultures que celle de la dite “majorité” dans un État est nécessaire pour qu’un individu ou une communauté n’ait pas à craindre de devoir nier son identité pour éviter toute discrimination.  De ce fait, il semble pertinent de reconnaître des droits collectifs aux peuples autochtones, c’est-à-dire des droits qui leur permettent de faire vivre leur culture sans crainte de mesures répressives et / ou oppressives.  Pour qualifier ces droits collectifs, on se réfère généralement aux Droits de l’Homme de la troisième génération. Pourtant, ces derniers sont encore difficilement reconnus en tant que tels dans le droit international. Par exemple, la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 est muette sur la question des droits culturels. Cet “oubli” est corrigé en 1966, dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ainsi que dans la Déclaration des principes de coopération culturelle internationale. Ceci semblait alors annoncer une évolution favorable pour les droits des populations autochtones. En effet, l’article premier de cette dernière déclaration soutient que « toute culture a une dignité et une valeur qui doivent être respectées », que « tout peuple a le droit et le devoir de développer sa culture » et que « toutes les cultures font partie du patrimoine de l’humanité ». Un pas est théoriquement franchi à cette époque. Cependant, le texte n’est qu’une simple déclaration, et en ce sens, il ne contraint pas juridiquement les Etats. Par ailleurs, les faits sont loin de refléter une reconnaissance pleine et entière de la culture des peuples autochtones par les Etats dans lesquels ils vivent, mais aussi par la communauté internationale. On peut alors se demander si le rôle des ONG est celui de répondre à ce manquement des Etats quant au respect des droits des peuples autochtones.

3.2.  “Where others say no, we say yes”

Il faut souligner que de nombreuses ONG n’adoptent pas cette approche conscientisante et respectueuses des spécificités locales. Pis encore, la majorité de ces organisations tendent à se focaliser sur le discours du “développement” qui agit comme véritable bouclier politique et éthique. Dans un tel contexte, l’on peut remarquer que Wuqu’Kawoq se démarque par son action avant tout autonomisante. Il s’agit d’une volonté affichée de ne pas suivre les modèles de “bureaucratie humanitaire” des ONG venues au Guatemala, et plus généralement en Amérique centrale depuis les années 1970, tel que les décrit Gilles Bataillon : la plupart ont notamment utilisé l’argument moral du « développement » pour justifier la permanence de leurs actions, voire des cas fréquents d’ingérence humanitaire. Elles se sont aussi adaptées aux dernières croyances des opinions publiques et des donateurs, ainsi qu’aux impératifs politico-médiatiques et humanitaires traditionnels. En effet, l’émergence d’un discours axé sur le développement et les droits de l’homme ajoutée à la légitimité croissante octroyée in abstracto aux ONG, a fini par donner l’idée aux politiques et aux sociétés que ces acteurs humanitaires seraient les seuls “vrais” témoins et experts du dit “Tiers-Monde”. D’ailleurs, les populations mayas avaient été délaissées par les ONG depuis les années 1970, ces préférant souvent se concentrer sur le discours des “populations otages”, à savoir les victimes des guérillas – marginalisant alors totalement les populations indigènes. Au contraire, Wuqu’Kawoq en affirmant que “là où les autres disent non, nous disons oui”, a laissé entendre sa volonté fondatrice d’agir à contre-courant de ce que font les ONG les plus traditionnelles telles que Médecin du Monde. Et par là même, elle se refuse à reproduire, au sein de l’action humanitaire, des rapports de force dominant/dominé.

3.3. Une ONG active et efficace = ONG aux conceptions occidentales ?

Il semble donc nécessaire, si ce n’est impératif, de relativiser le rôle des ONG et de ne pas porter un regard manichéen sur leurs actions. En effet, pour pouvoir être efficaces, les ONG doivent pouvoir être reconnues : elles sont ainsi dépendantes de certaines ressources matérielles et cognitives. Les ressources matérielles, dans un premier temps, sont souvent difficiles à démarcher et rassembler, pouvant ainsi être un réel frein à l’efficacité des activités des ONG. Les ressources cognitives font, quant à elles, référence à toute forme de dépendance des ONG face à certaines  attentes occidentales concernant la manière d’agir de ces organisations, afin qu’elles puissent paraitre légitimes et crédibles sur la scène publique. Ainsi, pour pouvoir exister, les ONG restent en grande partie dépendantes d’un système qui leur permet d’agir et qui n’est pas forcément en accord avec les idéaux qu’elles revendiquent. Sur ce point, nous pouvons d’ailleurs noter que le modèle de financement de l’ONG Wuqu’Kawoq diffère peu des autres ONG en ce qu’il s’appuie sur un système de dons internationaux, balayant davantage le monde du « nord » au « sud ». Pour attirer les donneurs, l’ONG publie des photos d’enfants malades et individualise le système d’aide. Paradoxalement, l’ONG milite pour des droits collectifs. On comprend finalement que, pour inciter aux dons, elle a individualisé le problème car “nous” (évidemment, le “nous” est à contextualiser) pouvons être davantage touchés en voyant qu’un individu singulier a besoin de “nous”. N’est-ce pas finalement un point de contradiction avec une revendication portant sur les droits collectifs ? Le fait d’individualiser revient, en quelque sorte, à entrer dans les cadres conceptuels occidentaux des droits individuels. On remarque, de façon purement réaliste, que pour être efficace, une ONG semble devoir rentrer dans un cadre conceptuel précis, celui qui agit cognitivement les possibles donateurs. Cet exemple montre à quel point il peut être difficile, pour les ONG, de s’émanciper des cadres conceptuels propres aux régimes des sociétés occidentales. Elles sont généralement, par leur nature même d’ONG, structurées comme des produits-types de la vision occidentalisée d’une société civile.

 

Ouvrir la réflexion… 

Deux pistes de réflexion s’ouvrent alors à la suite de ce développement :

  • Si Durkheim dépeignait le passage d’une solidarité mécanique à une solidarité organique, il semblerait que cette théorie soit limitée à l’échelle internationale : avant d’être un argument moral, le non-gouvernemental apparaît en premier lieu comme une nécessité là où les pouvoirs politiques et la gouvernance internationale ne sont pas en capacité d’agir.
  • Toutefois, se pose la question de la « manière de faire » : si de nombreuses ONG ont pu utiliser leur “bouclier moral” pour s’imposer sur la scène internationale au risque d’en oublier les spécificités locales, ne serait-il pas alors opportun d’adopter une approche glocale qui puisse répondre aux enjeux réels des populations sans reproduire de rapport de domination ? Ainsi, peut-on s’interroger sur la possibilité de sortir d’un modèle occidentalo-centré… Si notre étude démontre la nécessité de repenser les modalités d’action des ONG afin de développer des approches davantage inclusives et respectueuses des droits des populations autochtones, les possibilités de s’extirper totalement des modèles occidentaux relèvent aujourd’hui d’un équilibre difficile à trouver. Et pourtant, un tel “bond en avant”, pour reprendre les termes d’Henry Bergson, ne serait-il pas nécessaire afin que chaque communauté puisse exister de façon égale, de droit et de fait ? Peut être consiste-t il à se projeter volontairement dans l’avenir en faisant le pari qu’il est possible de créer des modes d’action inclusifs et respectueux de l’ensemble des droits humains…

 

– Pénélope Dufourt et Laura Cahier