Une fois de plus, nous commençons notre programme dominical aux aurores ! Nous souhaitons nous imprégner une dernière fois de l’ambiance du marché et tourner quelques plans pour notre documentaire de ce moment symptomatique de la vie à Tecpán. Toutefois, aujourd’hui n’est pas un dimanche comme les autres dans la petite ville du département de Chimaltenango: une grande course de vélo a transformé la place centrale de la ville, sur laquelle se tient d’habitude une partie du marché. Des stands de produits et de marques sportives se superposent autour d’une grande scène, sur laquelle d’énormes enceintes sont disposées. Venus des quatre coins du pays, les cyclistes franchissent un à un la ligne d’arrivée, tandis que certains des habitants de Tecpán regardent de loin ce qu’il se trame dans leur ville. L’ambiance est bien différente de celle des autres jours.

Nous nous échappons rapidement du centre et prenons la direction de ruelles plus éloignées, dans lesquelles a été délocalisé le marché. Nous nous promenons au cœur des différents stands, écoutons pour la dernière fois les vendeurs de fruits et légumes crier à tue-tête les offres de la journée… Après nous être présentées et avoir demandé leur accord, nous parvenons à filmer certaines femmes venues vendre les productions familiales de fruits et légumes sur le marché. Toutefois, à la différences des jours où nous travaillons avec Wuqu’Kawoq, il n’est pas toujours facile d’être légitimes dans une telle démarche. On doit se heurter au refus de plusieurs personnes qui préfèrent ne pas être filmées. Nous comprenons aisément une telle méfiance : à plusieurs reprises, nous avons vu dans les bâtiments publics des affiches de prévention concernant le trafic humain au Guatemala. Sur ces affiches, on y voit généralement un homme (en apparence occidental) qui souhaite prendre une femme et ses enfants en photo et un texte explicatif qui rappelle la réalité du trafic humain en Amérique Centrale – prostitution, trafic d’organes, mise en esclavage. Une fois la caméra rangée, nous continuons nos emplettes pour nos derniers jours à Tecpán. Avocats, ananas et cilantro achetés, nous pouvons rebrousser chemin et cuisiner nos victuailles pour le midi.

A peine le temps de finir de manger, et nous nous replongeons dans la liste des choses que nous devons faire, à moins de 48h du départ. Pendant qu’Eléa et Chorkin synchronisent l’ensemble de leurs vidéos et vérifient que tous les documents soient sauvegardés, Pénélope et Laura travaillent sur le programme des six prochains mois (on vous réserve les détails de tout ça pour le prochain article…). Un certain sentiment de nostalgie s’empare de nous, tour à tour…

Nous nous échappons alors quelques instants de la maison pour retrouver la maman d’Esperanza qui coud, à l’ombre, dans la cour fleurie de la maison. Assise contre le lavoir, elle joue de ses doigts, habiles mais fragiles, pour démêler une bobine de fil noir. Patiente et apaisée, elle nous montre ce qu’elle fait et nous regarde en souriant pendant de longs instants. Elle nous parle en Kaqchikel, mais nous avons du mal à comprendre. Pour pallier à la frustration de ne pouvoir saisir pleinement les maux de cette femme, nous nous lançons dans un dialogue intuitif, fait de gestes et de quelques mots clés en Espagnol. Au moment de la prendre en photo, elle se recoiffe, tresse ses longs cheveux autour de sa tête et esquisse un humble sourire.

Alors que le soleil commence à se cacher derrière les collines environnantes, Esperanza rentre du travail. La mère et la fille se dirigent dans la cuisine, pour commencer à préparer le diner du soir. « Mamicita », comme l’appelle Esperanza, est âgée de 82 ans. Elle est atteinte d’alzheimer : « ahora, soy la madre y ella es mi niña » (maintenant, je suis la mère et elle, c’est la fille!), nous dit Esperanza en rigolant.

« Mes vieilles années sont tristes », nous confie la mère d’Esperanza, alors que ses yeux se remplissent de larmes. Esperanza nous explique que les dernières années ont été difficiles pour sa maman, ainsi que toute la famille : le premier fils, un militaire, a été assassiné par le pouvoir politique il y a 6 ans; deux années plus tard, le second a été tué par un groupe de voleurs pour de l’argent; et il y a 6 mois, le père de la famille est décédé. Un silence emplit la cuisine, Esperanza et sa mère se regardent longuement. Les larmes qui coulent le long de leurs joues expriment la force et le courage de ces femmes, qui portent le poids de leurs histoires.

La sœur d’Esperanza, qui vit dans la maison juste à côté, nous rejoint à son tour dans la cuisine.

La vie reprend. Esperanza rallume le feu dans le poêle, tandis que sa sœur se lance dans la préparation de tamales. Elle malaxe dynamiquement la pâte à base de maïs préparée la veille, la roule et la découpe en morceaux qu’elle met dans des feuilles séchées. Elle les dispose ensuite dans une grande casserole chauffée par les flammes du poêle, avant de les arroser d’eau. C’est un plat traditionnel, nous explique-t-elle. Alors que les tamales cuisent, elle nous parle volontiers de sa vie quotidienne à Tecpán. Elle travaille deux jours par semaine et, le reste du temps, elle tisse afin de payer l’école et les études pour ses enfants. Une de ses filles est atteinte de troubles nerveux et fait régulièrement des crises d’épilepsie. Elle a dû arrêter l’école il y a 5 ans, car elle ne pouvait plus rester concentrée assez longtemps. Elle a aujourd’hui 20 ans et aide sa mère à la maison.

Après cette après-midi passée auprès de la famille d’Esperanza, nous revenons chez nous et nous activons à la préparation de nos valises… Voilà seulement 5 minutes que la porte est fermée, quand nous entendons sonner. C’est notre amie Esperanza – pas notre hôte, mais celle avec qui nous sommes allées au mariage et à Antigua ! Elle est venue nous apporter des biscuits encore chauds, pour nous souhaiter un bon retour en France. Une telle attention nous a vraiment touchées !

A peine le temps de commencer à cuisiner que c’est notre hôte, Esperanza, qui vient sonner à son tour : « Chicas ! Chicas ! ». Nous lui ouvrons la porte et elle nous tend une assiette avec une « tortilla española » ainsi que les fameux tamales ! Nous passerons à table plus vite que prévu…

Une vingtaine de minutes plus tard, nous entendons toquer une nouvelle fois. C’est la sœur d’Esperanza qui vient nous rejoindre pour nous offrir quatre torchons à tortillas, qu’elle a cousus à la main. « C’est pour vous remercier d’être venues et d’avoir partagé de votre temps avec nous. J’aurais aimé passer plus de temps avec vous, mais je devais travailler. Merci et rentrez bien. Faites attention à vous !» nous dit-elle avec un voix douce et émue. Elle prend le bras de chacune d’entre nous et nous embrasse : c’est comme ça que se font les salutations au Guatemala. Il est difficile de décrire les innombrables émotions qui nous ont traversées à ce moment précis… La reconnaissance extrême pour l’accueil et la gentillesse de toutes les personnes que nous avons rencontrées ; la tristesse de quitter la petite ville de Tecpán et ses habitants ; et, l’admiration face à l’humilité, la force et le courage de toutes les femmes avec qui nous avons travaillé et de qui nous avons tant appris jusque-là… Nous irons dès demain acheter des fleurs et des cartes pour remercier notre hôte, sa sœur et sa maman pour tant de partage et de gentillesse.