A une semaine du départ, nous profitons de cette journée pour réaliser les deux derniers entretiens dont nous avons besoin pour notre futur documentaire.

Nous ingurgitons un petit déjeuner préparé avec amour (Chorkin, la reine du cooking, nous a fait des pancakes ce  matin !) et nous nous rendons dans les locaux de Wuqu’Kawoq pour notre première entrevue de la journée. Nous rencontrons la docteure Waleska Lopez Canu, qui travaille au sein de l’ONG depuis 2012. Elle se définit, elle aussi, comme « una mujer indígena, Maya Kaqchikel » (une femme indigène, Maya Kaqchikel).

Dès le début de l’entretien, elle revient sur la création de Wuqu’Kawoq en 2007, suite au constat suivant : de nombreuses communautés Mayas ne peuvent accéder aux services de santé dispensés par le gouvernement à cause de la barrière de la langue. Le problème identifié par l’ONG Wuqu’Kawoq est intersectionnel: au Guatemala, les rapports de pouvoir entre les catégories ethniques, sociales et de sexe sont éminemment cristallisés dans tous les aspects de la vie sociale des habitants, et notamment les problématiques d’accès à la santé. Il faut souligner le racisme inhérent à de nombreuses politiques et programmes médicosociaux, seulement dispensés en langue espagnole et reposant sur des présupposés culturels et des stéréotypes. Les structures médicales ainsi que certaines ONG ont tendance à considérer que les femmes indigènes sont difficilement capables de comprendre les processus biologiques, en raison de l’analphabétisme de certaines ou de leurs supposées représentations culturelles indigènes du corps et de la santé. L’ONG Wuqu’Kawoq inscrit ainsi son action à l’intersection de ces problématiques.

La docteure nous explique que pour pallier aux discriminations que les minorités Mayas subissent, l’ONG Wuqu’Kawoq travaille de manière locale auprès des minorités les plus marginalisées, afin de répondre  aux besoin des populations et leur donner accès à la santé, un droit humain pourtant protégé par les conventions internationales. Pour les membres de l’ONG, choisir entre sa culture ou sa santé n’est pas acceptable : « Usted no debe tenir que elegir entre su cultura y su salud ». L’ONG s’associe ainsi avec les communautés des alentours de Tecpán pour identifier leurs besoins en matière de santé et leur fournir des soins à domicile et centrés sur la communauté. C’est intéressant de comprendre le travail des comadronas – dont on vous a parlé au jour 13 –  sous cet angle : elles sont le relai entre les instances médicales de l’ONG et les traditions locales, et permettent aux femmes de bénéficier de la médecine traditionnelle tout en assurant un suivi d’urgence tout au long de leur grossesse. Ainsi, plusieurs programmes sont mis en place par l’ONG : le programme de nutrition pour les enfants de 0 à 5 ans ; le programme de Salud de la Mujer et de Salud Móvil (nous vous en avions parlé dans les précédents articles) ; ou encore le programme de recherche visant à produire une étude sur la situation de l’accès à la santé au Guatemala dans un objectif militant.

Depuis le début de la création de l’organisation, ce sont plus de 2000 patient.e.s et leurs familles que l’ONG a aidés. L’organisation ne reçoit aucune subvention du gouvernement national, mais elle parvient à fonctionner en majorité grâce aux dons privés et à des programmes de solidarité canadiens et étasuniens (USAID notamment).

Cet entretien a été d’une grande richesse. La docteure est une femme brillante, mue par ses convictions. Elle ne se déclare pas ouvertement militante, mais agit avec ferveur en faveur des droits des communautés indigènes.

Inspirées par un tel entretien et admiratives du travail réalisé au quotidien par toutes ces femmes et hommes au sein de l’organisation Wuqu’Kawoq, nous prenons la direction de notre maison.. Enfin, nous devrions plutôt dire celle de notre hôte, Esperanza, que nous retrouvons sans trop tarder pour notre deuxième entretien de la journée.

Alors que nous la croisons cinq minutes avant portant un tablier, un t-shirt et un pantalon de jogging, Esperanza nous rejoint pour l’entretien vêtue d’un tenue traditionnelle des plus colorées (cf. photo !). Assise sur une chaise, au milieu de la cour de sa maison, elle répond à chacune de nos questions avec sensibilité, humilité, et humour. Notre hôte est une femme avec du caractère, qui replonge dans son passé pour nous expliquer ce qu’être « una mujer indígina » (une femme indigène) signifie pour elle. Elle travaille au marché de Tecpán quatre jours par semaine et élève seule son fils âgé de 17 ans. Elle est revenue il y a quelques mois d’Espagne pour s’occuper de sa maman, après le décès de son père. Esperanza nous explique à quel point il est difficile pour une femme guatémaltèque d’avoir des opportunités et de devenir indépendante. Que ce soit la pression familiale ou les discriminations sexistes, les obstacles qu’elle nous cite tout au long de sa vie sont nombreux. Avec une humilité incroyable, elle nous explique qu’il faut se battre chaque jour quand on est une femme… Et qu’elle le fait depuis des années, pour ses fils, pour elle-même et pour sa communauté.

Le temps est capricieux et les premières gouttes de pluie nous  forcent à écourter cet entretien. Nous allons dans la cuisine d’Esperanza, où elle est fière de nous montrer ce qu’elle prépare depuis ce matin pour le repas de demain. « Il faut utiliser la cuillère en bois et pas celle en métal, c’est ce que ma mère m’a toujours dit  et c’est ce qu’on fait dans la culture maya » nous dit-elle en remuant le maïs contenu dans une grande marmite, chauffé par les flammes d’un poêle traditionnel.

Nous finissons la soirée par un repas avec notre hôte. A nous de cuisiner cette fois ! Au menu, un rizotto guatémaltèque…